V. — Les Stoïciens
On peut étudier à part, dans le système d'Épicure, la théorie de l'amitié : elle se suffit à elle-même et forme un tout; l'amitié n'entre pas en conflit avec les affections domestiques et philanthropiques; elle les supprime et les remplace. Le Stoïcisme, au contraire, fait rentrer l'amitié dans l'amour qui lie tous les hommes entre eux; il voit dans la <piXia un cas de la cpiXocv6pio7rta; il l'y rattache comme l'espèce au genre. Même ses fondateurs ne traitent pas expressément de l'amitié ; ils laissent aux casuistes, comme Sénèque, aux purs moralistes, comme Épictète et Marc- Aurèle, le soin d'en trouver la définition et d'en tracer les devoirs.
De plus, Épicure se borne à analyser l'amitié. Il ne prétend pas la réglementer, mais seulement la décrire; il ne dit point qu'elle ait à se conformer à l'intérêt, il prétend qu'elle s'y conforme naturellement et toujours. Il se place donc au point de vue strictement psychologique. Les Stoïciens tracent d'abord l'idéal de l'amitié, et ne cherchent qu'ensuite à en expliquer l'origine. Leurs théories morales dominent leurs vues psychologiques.
Epicure fait sortir l'amitié de l'intérêt ou du besoin (inopia, imbecillitas, indigentia, Cic); le sage, dit-il, ne peut se passer d'amis. Les Stoïciens soutiennent que l'amitié est recherchée pour elle-même1, que l'utilité peut en être la conséquence ou l'effet2, qu'elle n'en est point le principe : le sage, suivant eux, se suffit à lui-même. Epicure et
1. Non lam ulililas parla per amicum quam amici amor ipse détectai. Cicéron, De Amie, 14.
2. Non igitur utilitatem amicitia, sed ulililas amicitiam consecuta esl. Ibid. — Quanquam utilitates mullx et magne consecutœ sunt, non sunt t amen ab earum spe causœ diligendi profectœ. Cickron, De Amie, 9.
Zenon veulent affranchir l'homme des circonstances extérieures. Épicure réduit ses désirs en vue de rendre son bonheur toujours assuré ; il le place néanmoins dans la dépendance des autres hommes, puisqu'il fait de l'amitié une condition du bonheur. Zenon affranchit plus complètement le sage. Il le rend indifférent à l'estime des autres hommes et à leur amour.
Le sage dédaigne l'opinion, et il ne lui déplaît pas d'être méconnu. Epictète et Marc-Àurèle répètent le mot d'Antisthène : « C'est chose royale, quand on a fait le bien, d'entendre dire du mal de soi *. » Même, les Stoïciens sont bien plus complètement détachés de l'opinion que les Cyniques. Ces derniers, en effet, sont frondeurs, amis du scandale. Or, braver l'opinion, c'est en tenir compte; la prendre à rebours, c'est encore la subir. Les Stoïciens ne donnent pas, à leur suite, dans ce préjugé que tout est préjugé ; ils n'ont pas la naïveté de croire que la contrepartie de l'opinion est toujours la raison. Ils blâment telles actions qui blessent le sentiment commun et n'en sont pas plus sages, comme de « marcher sur la corde, de dresser un mât (pour y monter) ou d'embrasser des statues 2 » .
Pour eux, ils n'agissent point par ostentation, mais par vertu : ils ne recherchent pas plus la réprobation que l'approbation de la foule; ils ont pour juge leur conscience. Sans doute, il y a de l'orgueil dans leur attitude en face du vulgaire; ils prétendent être, dans la société, ce qu'est la bande de pourpre dans la tunique de laine. Us sont jaloux de leur supériorité morale. Leur vertu est intraitable, farouche; elle ne se laisse pas entamer : « Quoi qu'on fasse ou qu'on dise, il faut que je sois homme de bien; comme l'or, l'émeraude pourraient toujours dire : quoi qu'on dise,
1. Epictète, Entretiens, IV, vi; Marc-Aurèle, Pensées, VII, 36.