Sénèque, Ép
heur. Il se mariera, il aura des enfants; mais, s'il perd ses enfants et sa femme, il n'en sera point troublé. Il prend son parti d'être méconnu et haï, comme il le prend de n'être point aimé. Il se persuade que la haine, non plus que le blâme, ne peut l'atteindre. Il a pour devise le mot de Socrate : « Anytus et Mélitus peuvent me faire mourir, ils ne peuvent point me nuire1. »
Le sage est une volonté qui ne relève que d'elle-même et sur laquelle n'ont de prise ni les mauvais traitements ni les injures. Il n'a pas besoin d'amis qui le protègent ou qui l'aiment ; il n'est pas môme nécessaire qu'il en ait à protéger et à aimer, ou plutôt il ne manquera jamais d'amis ; il trouvera toujours à remplacer ceux qui lui sont enlevés.
Le monde, dit Épictète, est plein d'amis, d'abord plein de dieux, et ensuite d'hommes attachés les uns aux autres par les liens de la nature ; les uns doivent vivre ensemble, et les autres s'éloigner ; il faut se réjouir de la présence des uns et ne pas s'affliger de l'absence des autres2.
En résumé, l'amitié ne peut, comme le prétend Épicure, dériver de l'intérêt. L'intérêt en effet se ramène au besoin ; « le besoin implique nécessité, et aucune nécessité ne pèse sur le sage3 ». Si l'amitié était, comme le prétendent les Epicuriens, un appui et un refuge contre l'infortune, elle serait elle-même une dépendance ; recourir à des amis dans le besoin, c'est implorer contre les circonstances extérieures un secours qui vient lui-même du dehors ; or le sage ne doit compter que sur lui-même. Quand nous serions, grâce à nos amis, affranchis du besoin, nous n'en aurions pas moins besoin d'amis. L'amitié intéressée est donc incompatible avec l'indépendance du sage.