Sénèque, Ep
En réalité, ce n'est pas l'intérêt, mais 1' « instinct » (natura, Cic), qui crée entre les hommes des liens d'affection. On pratique l'amitié sans en escompter les avantages et avant même de les pressentir et de les connaître. L'amitié ne peut être recherchée pour les joies qu'elle donne, puisque ces joies sont consécutives à l'amitié : à l'origine tout au moins, l'amitié part d'un élan spontané du cœur, non d'un calcul égoïste. Pourquoi voir en elle par la suite un chef-d'œuvre de réflexion et de prudence, et non pas simplement encore un acte de sympathie instinctive? L'Epicurisme s'en tient aux effets de l'amitié et croit en découvrir le principe ; il ne remonte pas jusqu'aux penchants qui découlent des rapports sociaux.
L'homme est sociable par nature.
Le même rapport d'union qu'ont entre eux les membres du corps, les êtres raisonnables, bien que séparés les uns des autres, l'ont aussi entre eux, parce qu'ils sont faits pour coopérer ensemble à une même œuvre. — Tous les autres êtres ont été organisés en vue des êtres raisonnables, comme, dans tout ordre de choses, l'inférieur est fait pour le supérieur; mais les êtres raisonnables existent les uns pour les autres. Le premier attribut de la nature humaine, c'est donc la sociabilité l.
Les rapports qui existent entre les hommes sont à la fois des rapports de société (a-/ic&iç) et des rapports d'affeclion. Il n'y a pas de société sans amour, et il n y a pas d'amour qui n'ait son fondement dans une société naturelle. Ainsi tous les hommes, en tant qu'issus de Jupiter ou participant à la raison divine, forment une même cité (genus humanum, civitas Jovis), et comme tels, ils sont enclins à s'aimer les uns les autres (cette inclination est la caritas generis humani, cptXavôpcom'a). « En même temps qu'elle unit
1. Marc-Aurèle, VII, 13, 55. Cf. Cicéron, De Fin., III, xx. Prœclare... Chrysippus cetera nata esse hominum causa et deorum, eos autcm communitatis et societatis suœ.
l'homme à l'homme, la nature met entre tous les hommes un instinct qui les porte à rechercher l'amitié l. » Tandis que, pour Épicure, l'homme est dégagé des liens naturels et de tout devoir, pour les Stoïciens, il esL voué par nature, c'est-à-dire par inclination et par devoir, à telle et telle
affection.
Le penchant qui nous porte à aimer nos semblables est d'abord aveugle, mais il devient réfléchi et libre. La sociabilité instinctive se change en sociabilité raisonnable. Le principe de nos affections est toujours la nature (natura) ; mais le mot nature désigne tantôt le penchant ou l'instinct, tantôt la volonté ou la raison. La vertu consiste, selon le Stoïcisme, à faire « de la vie humaine, au lieu d'un produit de la spontanéité naturelle, un ouvrage d'art » (Ravaisson). Il y aura donc lieu de distinguer une affection conforme à l'instinct et une affection conforme à la raison, comme on distingue une conduite naturellement bonne et moralement bonne (xaOvjxov — xa-ropOwu.x).
Le Stoïcisme admet la conformité de la raison et de l'instinct : l'instinct serait la raison ébauchée, et la raison, l'instinct développé. Toutefois l'instinct ne garde pas nécessairement sa pureté primitive : au lieu de se transformer en raison, quelquefois il s'égare et devient la passion. En réalité, une inclination, (ôpp.-^, appetitio) peut tourner au mal comme au bien; elle peut devenir une « passion » (710180?, perturbatio animi) ou un « sentiment calme » (sÙTOxOeia, constantia) ; elle peut déterminer dans l'âme un état de « maladie » ou de « santé ». Par exemple, une même inclination engendre, suivant les cas, le plaisir (*|OoWj, lœtitia gestiensy volaptas) ou la joie {yctpâ, gaudium), le plaisir, qui est une exultation vaine et déréglée et la joie, qui est un mouvement de l'âme, calme et continu 2. De môme, de