‹ L'amitié antiqueChapitre 114 sur 194 · Diogêne Laerce, VII · texte numérisé non relu

Diogêne Laerce, VII

Stoïciens, étrangers au sage1 », on peut voir une forme particulière de l'amitié, mais l'amitié n'en est pas moins un sentiment original, distinct de l'amour, quoique l'amour puisse en être accidentellement le point de départ, l'occasion. L'amour est fatal, il subit l'impression de la beauté, et l'amitié est caractérisée parle choix volontaire. Si l'amitié ne se ramène ni à l'amour, ni à l'intérêt, ni à l'instinct de sociabilité en général, il reste qu'elle soit un sentiment purement rationnel.

En effet, si la raison nous commande d'aimer tous les hommes, elle ne nous commande pas de les aimer tous d'un amour égal. Il est permis au sage d'avoir un amour de prédilection pour ceux qui sont vertueux et qui lui ressemblent : cet amour de prédilection, c'est l'amitié. Nous devons sans doute aimer tous les hommes ; les méchants mômes ne sont pas indignes de notre amour; nous devons les aimer, non sans doute comme méchants, mais comme hommes. Cependant il faut peut-être se contraindre pour aimer les méchants, tandis qu'il n'y a qu'à suivre son cœur pour aimer les bons. Les bons sont aimés deux fois, en tant qu'hommes et en tant que bons. Nous sommes portés vers eux à la fois par la cptXavOpwm'a et la <ptXt'a. Une comparaison, familière aux Stoïciens, est celle de la société humaine avec un théâtre, où les places sont communes et où chacun ne laisse pas d'avoir en propre celle qu'il occupe2. De même, en principe, toutes les richesses appartiennent à la cité ou au roi ; en fait, elles sont réparties entre les citoyens ouïes sujets3. « Dans la communauté

1. Ciciîron, De Fin., III, xx, 68. Ne amores quidem sanctos a sapienle alienos esse arbitrantur.

2. Sénéque, De Benef., VII, 12. Equeslria omnium equilum romanorum suni : in illis lamen locus meus fil proprius, queni occupavi.

3. Sénèque, De Benef., VII, 4. Jure civili omnia régis sunt ; et lamen illa, quorum ad regem perlinel uniuersa possessio, in singulos dominos descripla sunt, et unaquseque res habel possessorem suum.

de la cilé ou du monde, rien ne s'oppose à ce qu'il y ait des droits propres à chacun l. »

La même comparaison s'applique à l'amitié. En principe, nous devons aimer tous les hommes; mais nous ne pouvons pratiquement témoigner notre amour qu'aux hommes avec qui nous vivons. Nous avons envers tous des devoirs, mais non les mêmes devoirs; nous sommes liés à tous nos semblables, mais nous sommes plus particulièrement liés à quelques-uns, à nos parents, à nos concitoyens, par exemple. Et, si nous sommes unis par les liens du sang, comment ne le serions-nous pas aussi par la vertu ? L'attachement particulier que nous avons pour un frère, comment ne l'aurions-nous pas pour un sage? Est-il entre les hommes un lien plus fort que la vertu? « Il n'y a pas, dit Épictète, de parenté plus étroite que celle qui vient du bien » {Entr., IV, v). L'amour en général admet donc ces spécialisations, qu'on appelle la parenté, l'amitié, comme le communisme théorique de la cité comporte la propriété individuelle. Le Stoïcien est membre de la Cité universelle, ce qui ne l'empêche pas d'être citoyen d'Athènes ou de Rome. Au point de vue moral, il a aussi deux patries : celle des hommes et celle des sages. Il a avec la première des rapports de société {societas), avec la seconde, des rapports d'amitié (amicitia). Aristole appelait l'amitié des gens de bien, l'amitié parfaite; il reconnaissait par là même des amitiés inférieures. Les Stoïciens « disent que l'amitié se rencontre seulement » chez les hommes vertueux, et qu'elle se fonde sur la « ressemblance2 ».

L'amitié n'est pas seulement rationnelle, en tant qu'elle implique un choix conforme à la raison; elle l'est encore,

1. Cicéron, De Fin., III, xx, 68. Quemadmodum, Ihealrum ut commune sit, recle tamen dici polesl ejus esse eum locum, quem quisque occuparil ; sic in urbe mundove communi non adversatur jus, quominus suum quidque cujusque sit.

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