‹ L'amitié antiqueChapitre 115 sur 194 · Diogène Laerce, VII · texte numérisé non relu

Diogène Laerce, VII

THÉORIES PSYCHOLOGIQUES DE l'aMITIÉ 151

en tant qu'elle est maîtresse d'elle-même, en tant qu'elle exclut les mouvements aveugles de la passion, qu'elle se met délibérément au-dessus de l'espérance, de la crainte, de la commisération et de la pitié, qu'elle est aussi exempte de complaisance que fidèle et sûre. La forme noble et austère que revêt l'amitié stoïcienne atteste son caractère impérieusement volontaire.

En résumé, l'amitié part de la volonté ou de la raison. Elle ne répond pas à un penchant, à un besoin du cœur. Le sage pourrait se passer d'amis; les hommes, comme dit Marc-Aurèle, « sont en un sens, pour lui, une chose indifférente l » . Mais il regarde comme « préférable » d'avoir des amis, il veut en avoir. Toutes ses affections sont volontaires, en ce sens qu'il accepte les liens qui l'unissent aux autres hommes et veut en tenir compte. Mais l'amitié est l'affection volontaire par excellence. Il dépend de nous d'avoir ou de n'avoir pas d'amis, de les garder ou non, de choisir tels ou tels pour amis, de gouverner enfin notre amitié, de la rendre raisonnable.

Conclusion.

L'histoire des théories de l'amitié est un chaos. Il semble qu'au lieu de se développer logiquement, de se compléter et de se préciser, la notion de l'amitié se renouvelle entièrement d'une école à l'autre. Il faut voir si cette indépendance des doctrines est réelle, et comment elle s'explique.

Tout d'abord l'amitié n'est pas une affection naturelle, comme l'amour ou l'amour-propre. On discute pour savoir si elle dérive de l'amour, ou de l'amour-propre, ou de la sympathie, ou de la sympathie et de l'intérêt tout ensemble. C'est donc qu'elle n'est pas, dans l'ordre de l'af-

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fection, ce que Descartes appelle « une nature simple, un absolu ». De là vient qu'on conteste son originalité, qu'on démêle mal sa nature.

De plus, l'amitié ne dérive pas uniquement des penchants. Elle est proprement noire œuvre. Nous subissons l'amour, nous créons l'amitié. L'amitié n'est pas une « passion », c'est-à-dire un instinct tout formé ou qui se développe en nous ; elle est un « acte » ou une « habitude », elle émane de la volonté. Elle n'est pas un penchant, dont on subit la loi, mais une liaison, que la volonté forme d'après un idéal conçu par la raison. Nous ne créons pas seulement nos amitiés, mais le type ou la forme de nos amitiés. C'est pourquoi il y a une amitié épicurienne, une amitié stoïcienne.

Les théories sur l'amitié diffèrent suivant l'origine qu'on lui attribue et la fin qu'on lui assigne, suivant les penchants auxquels on la rattache et la direction morale qu'on imprime à ces penchants.

Si différentes qu'elles soient, ces théories ne laissent pas de présenter une suite, un progrès. Ainsi le coractère volontaire de l'amitié est mis de plus en plus en relief. Déjà Socrate distingue deux sortes d'amitié : l'une, toute instinctive, qui dérive, comme la haine, de la spontanéité des penchants ; l'auLre réfléchie, volontaire, qui s'établit par un acte de générosité et de raison.

La dialectique de Platon a pour but d'élever l'âme des amours inférieures à l'amour du bien absolu, c'est-à-dire d'opérer le passage de l'instinct à la raison, des appétits à la volonté.

Aristote fait dériver l'amitié d'un choix, il la définit un acte : l'amitié consiste à aimer bien plus qu'à être aimé. D'ailleurs la raison ne s'oppose pas à l'instinct. La volonté s'empare des penchants et les gouverne ; elle est l'appétit réglé par la raison. L'amitié dérive à la fois de l'inclination et de la volonté.

Épicurefait dépendre l'amitié de la volonté seule. L'amitié est une liaison, qu'il nous plaît de former et que nous formons, parce qu'il nous plaît. Elle doit s'accorder avec notre intérêt, parce qu'en agissant par intérêt nous ne subissons aucune contrainte. Elle peut aller en apparence contre notre intérêt et se montrer dévouée, parce qu'à nous oublier nous-mêmes nous trouvons notre plaisir. Mais toujours elle consiste à agir de bon gré ou par attrait. Épicure veut que l'amitié soit un acte de la volonté libre, mais son tort est de croire que la volonté ne peut être libre, si elle n'agit en vue du plaisir.

Les Stoïciens entendent autrement l'accord du volontaire et du sensible. Suivant eux, l'amitié consiste à aimer par choix les personnes qu'on aimait déjà par inclination. Toute affection peut prendre la forme d'un choix, c'està-dire peut être réfléchie et voulue, mais l'amitié seule est toujours et nécessairement volontaire.

Si l'amitié est volontaire, si c'est là son caractère distinclif, original, il s'ensuit qu'ellene sera pas une et simple. Elle revêtira autant de formes que la volonté peut poursuivre de buts différents.

Suivant Platon, l'amour a pour fin tantôt la volupté, tantôt la vertu, tantôt le Bien en soi. De là trois sortes d'amour. Encore peut-on dire qu'à la rigueur, suivant Platon, l'amour est unique, mais comporte des degrés. Tout amour se ramène à l'amour intelligible : l'amour concupiscible et l'amour irascible ne sont que des étapes dans la dialectique de l'amour. Suivant Aristote au contraire, les espèces de l'amitié se classent dans un ordre hiérarchique, mais restent distinctes, irréductibles : ce sont l'amitié intéressée, l'amitié de plaisir et l'amitié vertueuse.

Les Épicuriens et les Stoïciens s'efforcent de ramener toutes les formes de l'amitié à une seule, qui est, pour les uns, l'amitié intéressée, pour les autres, l'amitié vertueuse. Mais c'est seulement au point de vue idéal que l'amitié est

une : encore le type idéal de l'amitié diffère-t-il d'une École à l'autre. En fait, l'amitié revêt les formes les plus variées : ainsi il y a une amitié erotique et une amitié intellectuelle. La psychologie décrit ces formes, les classe, mais peut-elle les réduire à l'unité?

Il faut distinguer les théories psychologiques des théories morales. Les philosophes anciens ne recherchent pas ce qu'est l'amitié, mais quelle est l'amitié parfaite. Cette question : qu'est-ce que l'amitié ? pour eux n'a pas de sens. En effet, il n'y a pas une amitié, mais des amitiés. Toutefois on peut comparer les différentes amitiés au point de vue psychologique, et chercher quelle est l'amitié la plus pleine, la plus aimante, ce qui ne veut pas dire, au moins nécessairement, la plus morale. Socrate et Platon disent que l'amitié vulgaire ou amitié concupiscible ressemble à l'amour du loup pour l'agneau : en effet, ce n'est pas s'attacher à une personne que de la faire servir à son plaisir. Il en est de même, selon Aristote, de l'amitié intéressée.

Il y a donc des amitiés faussement appelées telles : ce sont celles qui se fondent sur le plaisir et l'intérêt. Épicure lui-même le reconnaît ; car, s'il fait produire à l'égoïsme l'amitié, il ne dit point que l'égoïsme soit l'amitié. Toute amitié est donc désintéressée, mais tout amour désintéressé n'est pas l'amitié. Il faut distinguer encore l'attachement à un objet impersonnel, comme le Bien en soi ou la vertu, et l'attachement à une personne.

Platon et surtout les Stoïciens semblent méconnaître le caractère personnel de l'amitié. Aristote, tout en donnant pour base à l'amitié la vertu, comprend que l'amitié s'adresse à la personne, c'est-à-dire à l'homme vertueux, non à la vertu. L'amitiéestmômedoublement personnelle : je sens mon amour pour mon ami, je jouis de cet amour, et en ce sens l'Épicurisme a raison; mais c'est à mon ami pourtant que je suis attaché, c'est lui que j'aime et que j'aime pour lui-même. L'amitié concilie l'égoïsme

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et l'altruisme: elle est la plus grande joie personnelle dans le plus complet oubli de soi. Les éléments de vérité, que renferme l'Épicurisme et le Stoïcisme, trouvent place dans la doctrine compréhensive d'Aristote.

Ainsi, une vérité d'ensemble se dégage des théories psychologiques de l'amitié. Mais faisons abstraction de cette vérité qui, aussi bien, a toujours contre elle le parti pris des systèmes. Chaque système ne laisse pas d'être luimême une contribution à la psychologie de l'amitié : il s'enrichit de vérités partielles, il fait des découvertes dans son domaine propre. Ainsi, le Platonisme éclaire le romanesque, et l'Épicurisme, l'égoïsme de l'amour. L'amitié nous serait connue d'une manière moins précise, s'il ne s'était trouvé des philosophes qui ont concentré leur attention sur un des côtés de l'amitié, en négligeant les autres. Les modestes conquêtes de cette psychologie, que Spinoza appelle historiola animœ, ont été faites le plus souvent par les philosophes en apparence les plus dédaigneux de l'expérience, l'esprit de système s'alliant très bien avec l'esprit d'observation, ou plutôt tout système n'étant qu'une observation particularisée.

Si l'histoire des théories de l'amitié manque de suite, si ces théories se contredisent plus qu'elles ne se continuent, c'est qu'aucune d'elles n'est indépendante, c'est qu'elles sont toutes engagées dans un système de philosophie ou de morale. Cependant les théories contraires se complètent et s'éclairent; chacune d'elles a sa moisson de faits, et la richesse des observations s'accroît en raison de la diversité des doctrines.

Socrate. — Platon. — Aristote. — Épicure. — Les Stoïciens.

L'amitié a une place dans l'histoire des idées morales. Elle est antérieure à la justice. Les peuples, comme les individus, pratiquent l'amour avant de connaître le droit. A l'origine des sociétés, l'amitié existe sans la justice : elle l'empêche de naître et, quand elle est née, elle entre en lutte avec elle. Cependant elle prépare aussi d'une façon indirecte l'avènement de la justice. La justice, en effet, c'est l'amitié universalisée. Etre juste, c'est se conduire envers tous les hommes comme on se conduit envers ses amis. Il faut donc distinguer deux phases dans l'évolution de l'amitié : i° elle s'oppose à la justice, elle se développe en dehors de la justice, et contrairement à ses lois; 2° elle donne naissance à la justice et s'y conforme.

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