‹ L'amitié antiqueChapitre 116 sur 194 · I. — L'amitié, négation de la justice · texte numérisé non relu

I. — L'amitié, négation de la justice

Dans les sociétés primitives, les hommes se divisent, non seulement en familles et tribus, mais encore en amis et ennemis. De même que l'étranger est traité en ennemi

public (hostis) et mis hors la loi1, à l'intérieur de la cité, l'ennemi privé (inimicus) est en dehors du droit naturel. Il n'y a pour lui ni pitié, ni humanité, ni justice. En Grèce, tous les représentants de la morale populaire, les Gnomiques 2, les Sophistes 3 et Socrate lui-même répètent à l'envi que « la valeur d'un homme » (àvopoç àpsry]) se mesure « au bien qu'il fait à ses amis, et au mal qu'il fait à ses ennemis * ». Tous les devoirs sociaux découlent donc de l'amitié : on n'est pas tenu de faire du bien à tous les hommes, mais seulement à ceux dont on est l'ami. Ainsi entendue, l'amitié est la négation de la justice : l'une, en effet, implique, et l'autre exclut l'idée de privilège. La seule division des hommes en amis et en ennemis rompt le lien moral que la justice tend à établir entre eux.

Chez les Grecs, le culte de l'amitié entraîne le mépris de la justice. La haine des ennemis est trop naturelle pour paraître immorale. La haine n'est-elle pas, d'ailleurs, l'envers obligé de l'amitié, comme le plaisir de la douleur, dans le mythe de Platon? A quelqu'un qui se vantait de n'avoir point d'ennemis, Chilon dit : « Tu n'as donc point d'amis 5 ? »

En effet, si l'on a des amis, on épousera leurs haines, ou encore, si l'on a la faculté d'aimer, on aura celle de haïr. On hait en même temps et par là même qu'on aime, et avec la même ardeur. Les Grecs, reconnaissant la solidarité de la haine et de l'amour, doivent donc accepter l'une comme conséquence de l'autre. On ne voit pas, d'ailleurs, qu'il leur paraisse moins juste de se montrer dur et impitoyable aux ennemis, que bon et secourable aux amis.

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