F. de Coulanges, la Cité antique, pp
2. Thaïes, Solon, Théognis, Simonidc. Les textes seront rapportés plus loin.
3. Calliclès, dans le Gorgias de Platon. L Xénophon, Mém., II, vi, 35.
5. Plut arque, De l'utilité des ennemis, 1. Du grand nombre des amis, 6.
Sous le régime de l'amitié, il n'y a qu'une justice, celle qui s'exprime par la loi du talion. Les Pythagoriciens définissent le droit une « réciprocité absolue l » : il suit de là qu'on doit rendre haine pour haine, amour pour amour, que la vengeance est aussi légitime que la reconnaissance. La joie de faire souffrir ou de voir souffrir son ennemi n'est pas tout animale ou instinctive. Il s'y mêle une idée de réparation ou de justice; c'est pourquoi on l'avoue hautement, on la goûte sans remords. « Le cœur de l'homme se resserre, dit Théognis, quand il souffre un grand mal, mais il se dilate de nouveau, quand il se venge. » Bien plus, le malheur d'un ennemi nous venge, nous console du nôtre, alors qu'il ne le diminue pas. Comme dit Thaïes, « le moyen de supporter le mieux l'infortune, c'est de voir ses ennemis encore plus malheureux que soi 2. »
C'est que sans doute, suivant l'antique notion de justice, la destinée doit répartir également entre les hommes les biens et les maux. Toutefois, on essaierait vainement de faire rentrer dans la justice, fût-ce dans la justice du talion, les sentiments des Anciens à l'égard des ennemis. Théognis, qui voulait que la haine fût franche comme l'amitié, ajoutait qu'elle est et ne doit pas rougir d'être déloyale. « Cajole bien ton ennemi, mais, lorsqu'il est sous ta main, venge-toi sans chercher de prétexte 3. » La haine s'affranchit donc de l'honneur et des lois ; elle s'ignore ellemême, lorsqu'elle prétend user seulement de représailles et se tenir dans les limites d'une juste vengeance; elle outre toujours son droit, et sa seule loyauté, c'est d'avouer sa déloyauté : le mieux qui puisse arriver entre des ennemis, c'est de se faire une guerre déclarée, ouverte.