M.A., IV, I; VI, 50; IX
16g l'amitié antique
Ainsi donc, le sage ne doit pas seulement pardonner au méchant ses vices tout involontaires, il peut encore lui en savoir gré. 11 est, en effet, de son intérêt à lui qu'il y ait des vicieux ; les réprouvés servent à la gloire des élus.
Le lot du sage est vraiment trop beau. Pour accroître le mérite de sa vertu, pour la rendre éclatante, héroïque, la Providence permet qu'il soit mis à l'épreuve et subisse l'injustice. Mais faut-il donc que d'autres hommes soient condamnés à être injustes, pour qu'il ait l'occasion et le mérite de pratiquer à leur égard la vertu sublime du pardon ? Le méchant, dans celte doctrine, est sacrifié, le sage est comblé des faveurs du Ciel. L'un a sans doute tous les biens matériels : la puissance, la richesse, les honneurs ; mais l'autre a les biens véritables : la vertu et ses joies divines. Les plus nobles âmes du Stoïcisme ne semblent pas exemptes, au moins théoriquement, de dureté et de haine à l'égard des méchants. Le Stoïcisme et le Platonisme donnent seulement l'illusion de la fraternité universelle. Il y a toujours entre les hommes des amis et des ennemis. En effet, les bons«et les méchants se haïssent, d'une haine, chez les uns, brutale et féroce ; chez les autres, méprisante et fière.
Le traité de Plutarque « sur l'utilité des ennemis » achèvera de montrer combien la notion de charité est étrangère à l'esprit antique. Les sentiments de haine à l'égard des méchants sont désavoués par Platon et les Stoïciens, quoiqu'ils se glissent secrètement en leur cœur et se retrouvent au fond de leurs doctrines. Plutarque revient à ces sentiments, ne songe pas à en rougir et prétend leur trouver moralement un emploi. 11 insiste d'abord sur la relativité de l'amour et de la haine. Renoncera haïr serait renoncer à aimer. Si donc la haine est un mal, ce mal est la condition d'un plus grand bien, à savoir de l'amitié. Mais la haine n'est pas un mal. Il est également avantageux de haïr et d'être haï.
i° Il est avantageux d'être haï. De môme qua l'origine l'homme s'est simplement défendu des bêtes et n'a su que plus tard les employer à son service, il n'a songé d'abord qu'à mettre ses ennemis hors d'état de lui nuire, puis il a compris qu'il pouvait les faire servir à son avancement moral. En effet, grâce à ses ennemis, le sage se corrige de ses défauts et développe ses qualités. Dans l'ordre politique, ce qui a fait Rome si grande, c'est sa lutte contre Carthage et Nasica a bien vu qu'elle entrerait en décadence, quand elle n'aurait plus d'ennemis à combattre. Dans l'ordre moral, suivant le mot d'Antisthène, un ennemi acharné nous rend les mêmes services qu'un ami sincère ; car l'un nous reproche nos fautes et l'autre nous en avertit.
2° S'il est avantageux d'être haï, il est aussi permis de haïr. Non seulement on ne doit pas s'interdire la haine, mais on doit se féliciter de la ressentir. Elle est déjà un bien, puisqu'elle est la condition de l'amour. Elle a, en outre, d'heureux effets. Diogène disait que le désir de se venger de son ennemi peut conduire à la vertu. En effet, si on excite la jalousie, quand on possède de beaux chevaux, une belle meute, on l'excitera davantage, quand on sera juste, tempérant. Au lieu donc d'injurier son ennemi, qu'on l'écrase de sa supériorité morale. Qu'on ne réponde point à ses reproches, mais qu'on en tienne compte, qu'on s'applique à ne plus les mériter. Ainsi on est conduit à pratiquer la vertu pour satisfaire sa haine l.
La vertu, il est vrai, a ses exigences; il faut parfois lui sacrifier ses rancunes. Il n'en est pas moins toujours avantageux d'avoir des ennemis. Lors même en effet que nous ne pouvons nous venger d'eux, que nous devons les supporter avec patience, les traiter avec douceur, nous avons encore à leur savoir gré de l'occasion qu'ils nous offrent