Ouv. cité, X
lui, traiter nos ennemis comme des moyens, en faire un marchepied pour notre vertu, nous exercer sur eux à la patience, à la grandeur dame, nous efforcer, pour les rendre jaloux, de devenir meilleurs, enfin les charger, comme une victime expiatoire, de tout le poids de nos haines et réserver à nos amis notre bonté de cœur. On voit combien la morale antique se complaît dans la dureté. Sans doute il entre ici du paradoxe; il faut faire triompher la thèse de l'utilité des ennemis, et les raisons les plus risquées, les moins naturelles sont trouvées assez bonnes. La subtilité l'emporte donc encore sur l'immoralité. Toutefois de telles théories sont significatives; elles détonnent chez Plutarque et seraient de nature à porter atteinte à sa réputation de bonhomie et de candeur, si la candeur ne consistait justemenL aussi à raffiner sur les sentiments naïfs de la foule, à les dénoncer et à les trahir par la clarté, la suite et le relief qu'on leur donne en les traduisant.
Plutarque résume assez bien l'opinion moyenne dans l'antiquité. Il est respectueux de la tradition et il s'inspire à la fois des théories des philosophes et des idées de la foule. Les Anciens ne s'élèvent donc pas à la notion d'une justice universelle. Ils croient volontiers que la justice s'arrête où l'inimitié commence. Autant on doit être doux à ses amis, autant on peut être pour ses ennemis impitoyable et dur. Quand Platon dit qu'il ne faut pas rendre le mal pour le mal, il entend que la vengeance est illogique, absurde plutôt qu'illégitime en soi et que d'ailleurs la vengeance efficace et sûre serait d'épargner son ennemi. La morale stoïcienne elle-même reste aristocratique : elle divise les hommes en bons et méchants, et traite les méchants en ennemis, avec une réelle dureté. Si donc on veut suivre le progrès de la justice et de la bonté dans le monde antique, on devra étudier les seules sociétés où ces vertus soient reconnues et pratiquées, à savoir celles que forment entre eux les amis.
THÉORIES MORALES DE l'àMITIÉ 171