‹ L'amitié antiqueChapitre 126 sur 194 · II. — L'AMITIÉ, CONDITION, PRINCIPE ET FIN DE LA VERTU · texte numérisé non relu

II. — L'AMITIÉ, CONDITION, PRINCIPE ET FIN DE LA VERTU

L'amitié s'oppose à la justice : "sa sphère d'application est plus étroite, mais elle n'est pas d'une autre nature; elle a tous les attributs de la justice; elle est « la justice portée à son plus haut degré 1». N'être juste qu*envers ses amis, c'est, en un sens, cesser de l'être, puisque la justice est universelle; mais, d'autre part, la justice qu'observent entre eux les amis a son sens le plus plein et s'étend bien au delà des limites légales. Le préjudice que l'amitié porte à la justice est donc relatif : l'amitié est une justice particularisée, mais d'autant plus achevée. D'une part, l'amitié exclut la justice, mais, de l'autre, elle offre le modèle de la justice la plus parfaite; et ainsi, en dépit des empiétements de l'amitié sur la justice, le progrès de l'idée de justice est lié au développement de l'amitié.

D'une manière générale, l'amitié n'a d'abord d'autre fin qu'elle-même et se développe en dehors des idées morales; mais bientôt, on reconnaît qu'elle ne se suffit point, qu'elle a besoin, pour être et pour durer, de s'appuyer sur la vertu. La vertu, d'abord conçue comme étrangère à l'amitié, est donc ensuite posée comme condition de l'amitié.

Enfin, après s'être représenté la vertu comme la simple condition de l'amitié, on veut qu'elle soit sa raison d'être et sa fin. Dès lors, on n'acquiert pas des vertus pour conquérir des amis; mais c'est l'amitié qui est l'apprentissage en commun du bien. Aristote disait : l'amitié vertueuse est l'amitié parfaite. Les Stoïciens diront qu'elle est l'amitié unique.

1. To uàÀtrca twv orxaîwv cpiXixdv Eivai ooxeî. Aristote, Elh. Nie, VIII, i. '

Le problème de l'amitié prend une forme nouvelle. Il se complique de données morales; la vertu entre dans l'amitié : i° à titre de condition; 2° à titre de principe. L'amitié, qui semblait incompatible avec la justice et les idées morales, se trouve avoir la moralité pour base. « L'amitié, dit Aristote, est une vertu, on ne va point sans la vertu. »

Socrate et Platon.

Socrate le premier fait dépendre l'amitié de la vertu. Il fonde l'amitié sur l'utilité et on sait que, pour lui, l'utilité et la vertu ne font qu'un, qu'il vouait aux dieux infernaux le philosophe malavisé qui avait séparé l'honnête de l'utile. Les amis sont ceux qui nous sont utiles, nécessaires, c'està-dire ceux qui sont bons, car ce sont leurs qualités morales qui disposent les hommes à se rendre service les uns aux autres et qui leur en fournissent les moyens. La vertu est la critérium de l'utilité. La bonté de nos amis est la meilleure, la plus sûre garantie des services que nous en pouvons attendre. De même le secret pour se faire aimer, c'est d'acquérir soi-même « la plus grande valeur ». Socrate raisonne ainsi : Voulez-vous qu'on vous aime, qu'on ne vous abandonne et qu'on ne vous trahisse jamais? Rendez-vous utile, indispensable aux autres et pour cela développez vos qualités morales, votre valeur propre. L'amitié a pour fondement l'utilité et la vertu : elle est utile dans la mesure où elle est vertueuse, et l'amitié « souverainement utile » est celle qui ne se rencontre qu'entre les hommes d'une vertu parfaite.

On peut se demander toutefois si l'amitié requiert toutes les vertus. Socrate énumère celles que doit réunir celui qui prétend au titre d'ami : il ne doit être ni adonné au vin et à la bonne chère ni débauché et efféminé, ni paresseux, ni prodigue de son bien ni avare, ni enclin à jeter

THÉORIES MORALES DE l'âMITIÉ 173

la division et à susciter des querelles ni d'humeur enfin à recevoir des bienfaits sans les rendre1. Cet ensemble de qualités, si appréciable qu'il soit, n'est pas la vertu. L'amitié dépendrait donc de quelques qualités morales, sans avoir proprement la moralité pour base.

A fortiori, la vertu ne peut-elle être le principe de l'amitié. S'il n'y a d'amitié qu'entre les gens de biens, il n'y a cependant pas nécessairement amitié entre les gens de bien. Si leurs qualités les rendent aimables et les portent à aimer, s'ils sont empressés à faire le bien et reconnaissants des services rendus, ils ne laissent pas d'être aussi, comme tous les hommes, « naturellement enclins à la haine ». La vertu serait donc la condition nécessaire, mais non point suffisante, de l'amitié. Mais il faut s'entendre sur le mot vertu et distinguer entre la générosité et la justice. La bonté qui se renferme dans les limites de la justice n'est point aimable : ceux qui ne sont que justes peuvent être divisés par l'ambition, la rivalité et l'envie. Mais le vrai principe de l'amour, c'est la générosité. Les amis

aiment mieux jouir en paix d'une fortune modeste que d'entrer en guerre avec tous les hommes ; ils sont capables, quand ils ont faim et soif, de partager sans regrets ce qu'ils mangent et boivent; ils peuvent vaincre leur passion amoureuse pour ne pas offenser ceux qu'ils doivent respecter ; ils peuvent non seulement répartir les richesses selon la justice et ne pas réclamer plus qu'il ne leur est dû, mais encore se venir en aide les uns aux autres ; ils peuvent régler leurs différends, non seulement sans faire tort à personne, mais au mieux des intérêts de tous ; ils peuvent si bien maîtriser leur colère qu'ils n'aient jamais rien à regretter; et ils ôtent tout prétexte à l'envie, en regardant leurs biens comme appartenant à leurs amis, et les biens de leurs amis comme leur appartenant à eux-mêmes2.

Page 1