Xénopuon, Mém., Il, vi
Si on donne le nom de vertu à la pure justice, il est vrai que la vertu est insuffisante à produire l'amitié ; mais si par vertu on entend la générosité, qui consiste à se désister de son droit en faveur d'autrui, la vertu n'est pas seulement la condition, mais le principe de l'amitié.
Telle paraît être la véritable pensée de Socrate. L'amitié n'existe que par la vertu. Si la vertu toute seule n'engendre point l'amitié, c'est que par vertu on entend la justice stricte et non la générosité du cœur. Si l'amitié se produit en dehors de la vertu parfaite, c'est qu'elle est elle-même imparfaite. Enfin, si la vertu est subordonnée dans la théorie socratique à l'utilité, c'est que l'utilité, telle que Socrate l'entend, est générale et se confond avec le bien. Xénophon s'applique à atténuer la hardiesse des théories de Socrate. Il tend à leur retirer leur sens philosophique pour les réconcilier avec le sens commun. Cependant on peut conclure de son témoignage qu'en dépit d'apparentes réserves, Socrate soutient très nettement l'accord de l'amitié et de la vertu.
Socrate étudie l'amitié en moraliste et la définit par la vertu qu'elle suppose ou qu'elle établit. Platon étudie moins l'amitié que l'amour, et il l'étudié en métaphysicien, c'est-à-dire qu'il détermine sa fin, ses rapports, non avec la vertu, mais avec le Bien en soi.
Suivant Platon, le bien n'est pas la condition de l'amitié. En effet, pour être amis, il n'est pas nécessaire d'être bons ; même celui qui serait absolument bon se suffirait à luimême et n'aurait pas besoin d'amis. De plus, l'amitié ou l'amour est le désir du bien ; or le désir suppose la privation de la chose qu'on désire. Loin d'être la condition de l'amitié, la vertu parfaite serait donc, aussi bien que le vice, un empêchement à l'amitié. S'il n'y a pas d'amitié possible entre les méchants, il n'y en a pas non plus entre les bons; les uns ont des raisons de se haïr, les autres n'ont pas de raisonsde s'aimer; les premiers sont hostiles;
les seconds, indifférents les uns aux autres. Il n'y aura donc d'amitié qu'entre les bons et ceux qui ne sont ni bons ni méchants.
Est-ce à dire que l'amitié soit étrangère à la moralité? Non, car on voit que déjà les méchants en sont exclus comme indignes; et de plus, si le bien n'est pas la condition de l'amitié, il en est la fin. Ce qui fonde l'amitié, ce n'est pas la vertu, mais le désir de la vertu. Les hommes deviennent amis par le besoin qu'ils ont les uns des autres. Ceux qui sont absolument bons n'ont besoin de personne, et ainsi sont au-dessus de l'amitié ; mais ceux qui ne sont ni bons ni méchants, c'est-à-dire qui ne possèdent pas le bien, mais aspirent au bien, ont besoin, pour l'atteindre, de l'appui des bons et deviennent leurs amis. L'amitié repose donc à la fois sur l'utilité et sur le bien, ou plutôt elle se fonde uniquement sur le besoin que les hommes ont moralement les uns des autres. Suivant Socrale, l'amitié dérive de la vertu; elle est, dans l'ordre social, son couronnement et sa récompense ; suivant Platon, elle n'est que l'effort commun des hommes pour arriver au bien. On dira, si l'on veut, que chez ces deux philosophes, le principe de l'amitié est le bien, pourvu qu'on applique au bien la distinction de Vesse et du fieri. En effet, suivant Socrate, l'amitié suppose la vertu réalisée ; suivant Platon, elle la réalise. De là vient que, pour Platon, l'amitié ou l'amour est à la fois dans la pauvreté et dans l'abondance ; d'une part, il sent la privation du bien ; de l'autre, il se procure ce qui lui manque ; il produit, il « engendre » le bien.
Aristote.
C'est dans YÊthique à Nicomaqae qu' Aristote expose sa théorie de l'amitié, et il ne lui consacre pas moins de deux livres sur dix. On peut s'étonner que l'analyse d'un sentiment prenne place, et une telle place, dans un traité de
morale. La raison en est que l'amitié, au sens péripatéticien, ne se distingue pas du penchant social, dont elle est la manifestation la plus immédiate et la forme la plus haute. On sait qu'Aristoie ne conçoit pas l'éthique en dehors de la politique ni la vie morale en dehors de la vie en société. « L'homme juste, dit-il. a besoin d'autres hommes envers qui et avec qui il pratique la justice ; on en dirait autant de celui qui est tempérant, courageux, ou pratique toute autre vertu l. » Si la vertu revôt ainsi toujours une forme sociale, la sociabilité intéresse la morale, et elle est bien près d'être elle-même une vertu, au moins sous sa forme idéale, qui est l'amitié.
En outre, pour les Anciens, le problème moral se pose autrement que pour nous. L'éthique est la science du bonheur et de ses conditions. Or, suivant Aristote, le bonheur a pour élément essentiel, ou pour /orme, la vertu, et pour condition accessoire, ou matière, la possession des biens extérieurs. L'amitié rentre à la fois dans les circonstances extérieures, sans lesquelles nous ne pouvons être heureux, et dans les vertus qui nous rendent proprement heureux. Elle nous est « nécessaire », au même titre que la santé, la fortune, la beauté et les avantages d'une condition libre; et elle est « belle », c'est-à-dire qu'elle est une qualité morale, ou « une vertu » ; du moins, si elle n'est pas une vertu, elle « ne va pas sans vertu ». Aristote ne tombe pas dans l'excès, commun aux moralistes qui traitent de l'amitié; il ne la réduit pas à la vertu, il ne nie pas la possibilité ou le fait d'une amitié se constituant, en dehors de toute préoccupation morale, sur la base de l'intérêt ou du plaisir. Mais il soutient que l'amitié vertueuse est l'amitié « parfaite » et que les autres liaisons ne méritent le nom d'amitié qu'autant qu'elles s'en rapprochent et en re produisent les traits.