‹ L'amitié antiqueChapitre 130 sur 194 · Eth. Nie, VIII, i · texte numérisé non relu

Eth. Nie, VIII, i

plus de droit à être est aussi le plus pleinement ; l'idéal est la suprême expression du vrai. De là vient qu'exposer la morale de l'amitié, c'est répéter ce qu'on a dit de sa psychologie. En effet, on a vu que, l'amitié étant l'attachement à une personne, si on aime une personne pour les services qu'elle rend, on aime en elle ce qui est accidentel, à savoir des qualités qu'elle a par rapport à nous, mais qui ne tiennent pas au fond même de son être et ne sont pas constitutives de sa nature propre ; si on l'aime au contraire pour sa vertu, on l'aime pour ce qu'il y a en elle d'essentiel et d'intime. Car la vertu, c'est l'homme même. Dès lors les liaisons d'intérêt et de plaisir sont des semblants d'amitié; l'amitié qui se fonde sur la vertu est seule véritable.

Toutefois l'intérêt et le plaisir ne sont pas en euxmêmes condamnables, ils sont seulement indéterminés : il y a, en effet, des intérêts et des plaisirs bas, comme il y en a d'élevés ; il n'y a donc pas une forme unique d'amitié d'intérêt ou de plaisir, comme il y a une forme unique d'amitié vertueuse. L'amitié intéressée n'est pas un type net, ni une espèce distincte ; car son caractère fondamental se rencontre dans l'amitié vertueuse, les gens de bien étant utiles les uns aux autres. On en dirait autant de l'amitié fondée sur le plaisir. L'amitié vertueuse est à la fois « agréable et utile ». L'intérêt et le plaisir sont des caractères qui devraient se rencontrer en toute amitié ; ils ne sont donc proprement distinctifs d'aucune, à moins qu'on n'appelle utiles les amitiés imparfaites, où manque l'agrément, et agréables, les amitiés où manque l'utilité. L'amitié vertueuse, au contraire, est un type défini, car, si les intérêts et les plaisirs sont divers et changeants, la vertu est une. Elle est, de plus, un type achevé, car non seulement elle réunit tous les caractères des autres amitiés, mais encore elle a des perfections qui lui sont propres.

On a déjà établi, au point de vue psychologique, la supériorité de l'amitié vertueuse sur les autres amitiés. Il faut y revenir, pour prouver que c'est bien la qualité des affections qui fait leur force et leur durée.

L'amitié vertueuse est stable, les amitiés d'intérêt ou de plaisir sont passagères. Cette différence dans la durée tient aune différence d'origine. Les gens de bien ne se lient pas d'emblée, ils s'éprouvent longtemps; leur amitié procède d'un choix; ils ne cèdent pas à un entraînement aveugle, comme ceux qui se lient par plaisir. Ils ne passent, pas par-dessus des divergences de sentiment et de pensée, comme ceux qui se lient par intérêt. Ils ne se quittent plus, après s'être choisis; leurs amitiés sont aussi lentes à se rompre qu'elles l'ont été à se former. Mais surtout elles offrent toutes les garanties. Les goûts changent et les intérêts se déplacent, mais la vertu reste identique à ellemême. Ce qui fait jouir et souffrir l'homme de bien, « ce n'est pas tantôt une chose, tantôt une autre, ce sont toujours les mêmes choses, son cœur n'a jamais de repentir », et ce qu'il est pour lui-même, il l'est pour son ami. Il est fidèle en affection, comme il l'est à son caractère. Les amis par plaisir peuvent perdre le goût qu'ils ont l'un pour l'autre. Seuls, les amis vertueux restent amis, parce qu'ils restent ce qu'ils sont.

L'amitié vertueuse n'est pas non plus exposée aux causes de rupture qui menacent les autres amitiés. Elle est « au-dessus de la calomnie »; les gens de bien ont confiance les uns dans les autres, et sont incapables de se nuire. Ils observent tous leurs devoirs réciproques.

En résumé, il n'y a pas de circonstance plus favorable que la vertu à l'éclosion de l'amitié, à son développement et à sa durée. L'intérêt et le plaisir produisent des liaisons qui se rapprochent de l'amitié vertueuse, mais qui ne l'égalent point. L'amitié vertueuse est, sinon l'amitié unique, du moins le type, delà vraie amitié.

THÉORIES MORALES DE l'aMITIE 181

L'amitié et la justice.

Non seulement l'amitié a pour condition la vertu, mais elle est elle-même une vertu. En effet, elle ne dérive point de la « passion », comme la çîXrjortç1, elle n'est point l'expression d'un goût passager, mais elle procède d'un choix réfléchi et dans ce choix se manifestent le caractère, les dispositions habituelles et durables. « Elle n'est pas simplement, dit Zeller, affaire de sentiment et d'inclination,

mais de caractère; et c'est pourquoi elle dure autant

que la vertu, et en a la valeur 2. » On sait en effet que la vertu est une habitude, c'est-à-dire une disposition acquise, non un penchant subi, et une disposition constante, non une humeur capricieuse et légère.

L'amitié a donc psychologiquement tous les caractères de la vertu. En outre, elle se réfère à une règle, elle poursuit un idéal ; elle tend à établir entre les personnes un rapport d'égalité : cpiXô-rr,? -q -tot^ç. Fille est de môme nature que la justice. Elle se rapporte « au môme objet » et « lie les mômes personnes ». Partout où il y a association ou « vie commune », il tend à s'établir en môme temps des rapports de justice et d'amitié, et la nature ou le degré d'association détermine la nature ou le degré de ces rapports. Ainsi la société que forment des compagnons de voyage et des compagnons d'armes leur crée des devoirs, et développe entre eux une certaine amitié. Entre les frères, entre les parents et les enfants, les devoirs deviennent plus étendus, et l'amitié plus étroite. L'amitié et la justice se développent donc toujours simultanément, et sont corrélatives et proportionnelles. On ne peut violer la justice sans manquer à l'amitié, et l'injustice envers une personne s'aggrave de ce fait qu'on est

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