‹ L'amitié antiqueChapitre 132 sur 194 · Eth. Nie., VIII, vu · texte numérisé non relu

Eth. Nie., VIII, vu

dont l'égalité proportionnelle est la règle, la justice commutative, qui établit une égalité numérique, il distingue une amitié, dans laquelle les deux amis, étant égaux, donnent et reçoivent également en affection et en bons offices, et une amitié, dans laquelle l'un des amis, étant supérieur à l'autre, est traité avec des égards particuliers et selon son mérite. Tandis que la justice distributive est supérieure à la justice commutative, l'amitié entre égaux l'emporte sur l'amitié de supérieur à inférieur. L'amitié étant définie une égalité, l'amitié qui réalise l'égalité parfaite (xarà Tcoaov) de traitement et d'égards, ou l'amitié entre égaux, inter pares, vient au premier rang (7rpu>TMî) ; quant à celle qui existe entre personnes, dont l'une est supérieure à l'autre, inter impares, elle est de second ordre (Seu-réptoç) et n'est même possible que si l'inégalité d'égards compense l'inégalité de mérite, et rétablit ainsi l'égalité (cpiXta xat'à^'av).

On voit en quoi l'amitié diffère de la justice. L'amitié suppose l'égalité, la justice vise à l'établir. C'est le triomphe de la justice de réaliser l'égalité dans les conditions les plus complexes, de ramener à l'équilibre les intérêts les plus divers. Au contraire, c'est pour l'amitié une condition d'infériorité que l'égalité ne se trouve pas réalisée d'emblée entre les amis, que le degré d'affection ait besoin d'être proportionné au mérite relatif de chacun. L'amitié devrait commencer où finit la justice. Il répugne aux amis d'avoir à examiner, à débattre et à faire prévaloir leurs droits respectifs; ils voudraient qu'entre eux ne se posât point de question de mérite et qu'il leur fût permis de se traiter avec les mômes égards et de s'aimer également.

En quoi consiste l'égalité qui doit exister entre amis ? Jusqu'où va-t-elle dans l'amitié idéale ou amitié entre égaux? A quoi se réduit-elle dans l'amitié entre supérieur et inférieur? En d'autres termes, quel est le plus haut de-

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gré d'égalité que l'amitié puisse atteindre? Quel est le minimum d'égalité qu'il lui faut réaliser pour être?

L'égalité des amis est d'abord une égalité de nature et de condition. Il n'y a pas d'amitié possible entre des êtres de nature différente, comme l'homme et les dieux. Il n'y en a pas davantage entre le maître et l'esclave, entre un particulier et un roi. Pourtant l'inégalité de condition n'est un obstacle à l'amitié que si elle est extrême. Encore sommes-nous ici dans « l'ordre des choses indéterminées dont la règle doit être indéterminée ».

Par conséquent, il n'est pas possible de déterminer avec précision où cesse l'amitié : ôtez beaucoup à l'un des amis, elle demeure encore; mais que la distance soit extrême, par exemple, que l'un des deux soit dieu, l'amitié n'est plus1.

Ainsi, la différence de fortune, de rang, d'âge, qui devrait écarter l'amitié, ne l'éloigné pas toujours. C'est qu'elle est une circonstance extérieure, accidentelle, par elle-même sans portée, mais elle exerce sur les sentiments des amis une action indirecte. Quand on dit que les amis doivent être égaux, on n'entend point : par la condition, mais par le plaisir qu'ils goûtent ensemble et l'intérêt qui les rapproche. Il est vrai seulement que l'égalité de condition rapproche les personnes et les prédispose à s'aimer. Mais c'est à l'égalité dans l'amour, non dans la condition, que l'amitié se ramène essentiellement.

L'égalité dans l'amour consiste en ce que, des deux côtés, l'affection échangée est la même ou équivalente. Elle est la même dans l'amitié entre égaux; elle est équivalente dans l'amitié entre supérieur et inférieur.

L'amitié estune égalité, au sens absolu et littéral, quand, chez les amis, le motif d'aimer et la somme d'alï'ection sont les mêmes.

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