Elh. Nie, VIII, vu, 1159 a
Considérons d'abord le cas où deux personnes s'aiment pour le même motif. Il y a alors entente entre elles, non entente intellectuelle ou accord des pensées (ôaooo;îa\ mais entente morale ou accord de sentiments et de volonté (ôfAovoia). Il faut revenir à la considération du motif de l'amitié, pour établir dans quelle mesure ce motif est favorable ou contraire à l'entente amicale, à l'égalité de sentiments entre les amis. L'entente est parfaite entre les amis vertueux : l'amour que chacun d'eux éprouve et celui qu'il inspire partent du même principe, sont des affections de môme ordre. Entre ceux que lie le plaisir, l'ôp-ovotoc est tantôt apparente, tantôt réelle. Elle est réelle, si les amis goûtent à être ensemble la même espèce de plaisir : c'est ainsi que la sympathie qui existe entre les personnes d'humeur enjouée dérive de la même cause. Au contraire, l'ô[x6vota n'est qu'apparente entre les amants ; ils ont bien tous deux le plaisir en vue, mais non le même; car le plaisir de l'amant est de voir l'aimé, et le plaisir de l'aimé, de recevoir les hommages de l'amant. Enfin, l'ôy-ovota ne se rencontre point dans les amitiés intéressées ; le riche et le pauvre ne s'aimentévidemment pas pour les mômes motifs. Ainsi, la parité de sentiments ou ojxôvocx croit ou décroît, selon que l'amitié est plus ou moins parfaite. L'amitié, qu'on définit une ressemblance (ô;xo'.ôtr,ç), serait définie avec plus de précision, une ressemblance morale ou accord des sentiments (ouovoix). Il est vrai qu'en fait, il y a amitié sans ôaovo'.a. Le riche est l'ami du pauvre, l'amant de l'aimé, sans que le sentiment qu'ils éprouvent l'un pour l'autre soit le même. Mais il y a pourtant entre l'amant et l'aimé un commencement d'ôti.6vo-.a; si leurs sentiments ne sont pas les mômes, du moins ils s'accordent; si le plaisir que l'amant reçoit n'est pas exactement celui qu'il donne, il en est l'équivalent. Il suit de là que l'amitié comporte deux degrés : i° elle est une ôuôvoix ou égalité parfaite (î<tott)ç) de sentiments (?tXfo h la&npi); 2° elle est l'accord
qui résulte de deux affections équivalentes, non égales (cp'.À-'a )ia6'ôitepo£Y)v).
L'amitié n'est pas seulement une môme affection que deux personnes ressentent lune pour l'autre ; elle est ejncore celte affection ressentie par chacun avec la môme force (foi) xarà roxxdv). Les sentiments des amis doivent, être les mômes en degré aussi bien qu'en nature. L'amitié\ est plus qu'une communauté d'affection; elle est une égalité, au sens mathématique du mot (itsôvifi xat'àptOp.dv) ; elle suppose, des deux côtés, une somme d'affection égale.
Mais l'exacte réciprocité d'affection est, en amitié, la loi plutôt que le fait. 11 n'arrive guère à chaque ami d'être aimé juste autant qu'il aime. Pour que deux personnes pussent s'aimer au môme degré, il faudrait quelles eussent une môme chaleur de cœur, ou faculté d'aimer, un môme mérite moral ou droit à être aimé. Mais la faculté d'aimer varie en chacun : s'il y a des hommes qui aiment mieux aimer qu'ôtre aimés, il y en a d'autres qui trouvent avantageux ou honorable d'ôtre aimés et qui n'aiment point. C'est ainsi que l'amitié des vieillards est un froid calcul, celle des jeunes gens un élan passionné. Les amis ne sont donc pas tous égaux par le cœur. Ils ne sont pas davantage égaux en mérite. Or, le mérite moral, c'est le droit à l'amour. La vertu est un çpiXïiTdv; une personne est aimable par là môme qu'elle est vertueuse, et dans la mesure où elle l'est. Etre bon, c'est être digne d'ôtre aimé; la valeur morale d'une personne mesure l'affection qui lui est due, et il faut que celui qui est meilleur soit aimé plus qu'il n'aime. Peutêtre, aimer étant une perfection et une joie, l'homme bon et qui a du cœur voudrait-il aimer plutôt qu'être aimé. Mais il y a des droits qu'il faut maintenir, une justice qu'il faut observer. L'amitié n'est pas une passion affranchie du devoir et qu'on admirerait en ses emportements ;
elle est un sentiment où il entre de la raison, une « vertu naturelle ». Il faut que la justice fixe les clauses du pacte amical ; voici comment elle règle la situation respective des amis inégaux en mérite:
C'est suivant une proportion qu'il faut aimer dans ces amitiés entre personnes, dont l'une est supérieure à l'autre ; par exemple, il faut que le meilleur soit aimé plus qu'il n'aime, et aussi celui qui rend le plus de services, et ainsi dans tous les cas semblables ; car, lorsqu'on aime d'une manière proportionnée au mérite, alors il s'établit une certaine sorte d'égalité, et l'égalité semble être un caractère essentiel de l'amitié.
Là où l'on aime en proportion du mérite de ce qu'on aime, on est solides amis, et une telle amitié est constante. C'est ce qui rend possible l'amitié entre personnes inégales, car l'égalité se rétablit par là l.
Une amitié dans laquelle un des amis aime plus, l'autre moins, est pourtant une égalité (î<joty|<;). Ceux qui n'ont pas le même droit à être aimés, ou la même obligation d'aimer, deviennent justement égaux par le fait qu'ils aiment ou sont aimés autant qu'ils doivent. A mérite inégal répond une dose d'affection inégale. Ces deux inégalités se détruisent, se compensent et font une égalité.
En résumé, toute amitié est une égalité, mais il y a lieu de distinguer deux cas : celui où l'égalité est la condition déterminante de l'amitié, celui où elle en est la conséquence et l'effet. Tantôt les amis se ressemblent avant de se lier et se lient justement parce qu'ils se ressemblent; tantôt les amis diffèrent; mais le lien qui les unit les rend égaux, non à la lettre, puisque chacun garde sa nature, mais au sens élevé du mot, l'égalité véritable entre les personnes étant l'exacte répartition des droits. L'égalité est donc toujours la loi en amitié; ou elle la fonde, ou elle en dérive.
1. Eth. Nie, VIII, vi, vu, vin. Nous donnons la traduction d'Ollé- Laprune.
,jg£ l'amitié antique
On a retourné en tous sens la maxime d'Aristote : cpiÀorr.ç tdÔTïjç. Comment ramener à l'unité les acceptions diverses du mot ÏTOT71? ? Comment en dégager la signification précise? On donne à ce mot toute sa valeur, en le détournant de son sens littéral, et le prenant au sens monal. L'égalité qui doit exister entre amis est celle que Injustice réclame, à savoir l'égalité des charges et obligations, et l'égalité des droits. Ce que l'amitié exige avant tout, c'est que les amis soient traités selon la justice. Cela veut-il dire précisément en égaux? Oui, si les amis se valent; non, si l'un est supérieur à l'autre. L'égalité de traitement ou d'égards est, en réalité, secondaire; l'essentiel, c'est que la règle : à chacun son mérite, soit toujours observée. Ceux-là ne sont égaux qu'en apparence qui conviennent tacitement de ne point se juger, de s'accepter tels qu'ils sont, et de passer par-dessus l'inégalité de mérite qui pourrait exister entre eux. Ceux-là, au contraire, sont vraiment égaux qui, sachant ce qu'ils valent, s'accordent de part et d'autre l'amour auquel ils ont droit.
L'amitié est le contraire d'une passion aveugle; elle fait un choix entre les personnes, elle les « distingue », elle a égard à ce qu'elles sont, elle témoigne aux meilleures des préférences, entendez : des nuances particulières de tendresse. L'égalité des amis est donc celle que la raison approuve, et qui est conforme à la justice. Or, les amis sont égaux selon la justice, quand ils ont l'un pour l'autre la même somme et la môme nuance d'atlection, quand ils s'aiment également et pour les mêmes motifs. Lors môme que leur affection n'est point d'égale force et de môme qualité, ils peuvent encore être égaux, s'ils s'aiment seulement, comme on l'a vu, à mérite égal. Ainsi l'amitié est un contrat à clauses bien définies; la justice mesure la part d'affection qui revient à chacun; elle veille à ce que les amis reçoivent l'équivalent de ce qu'ils donnent.
On ne saurait pousser plus loin en amitié la préoccupa-
lion du droit. L'amitié est conforme à la justice ; elle est une justice supérieure; elle établit l'égalité, comme la justice, et une égalité plus parfaite. Elle est la plus haute des vertus sociales. Mais les vertus sociales impliquent les vertus personnelles. C'est ainsi que, selon Socrate, pour être digne d'être aimé, il faut accroître son mérite propre, et que, chez Platon, le même nom de justice sert à désigner la vertu qui préside au rapport des facultés individuelles, et celle qui préside au rapport des hommes entre eux. De même, par la comparaison qu'il établit entre la cptXi'a et la cptXauTia, Aristote tend à identifier la vertu personnelle et la vertu sociale, et à faire de l'une la condition de l'autre. Se faire aimer des autres, c'est se rendre aimable à soimême; être bon pour les autres, c'est l'être personnellement. L'amitié est donc une vertu particulière, en tant que vertu sociale ou suprême expression de la justice, et, comme telle, elle a en outre pour condition les vertus personnelles. Elle est une vertu et se soutient par la vertu.
Jamais l'assimilation de l'amitié à la vertu, qui n'est peut-être qu'un préjugé, n'a été présentée avec plus de rigueur scientifique et de bonne foi, sans l'allure déplaisante de la thèse et du paradoxe. Selon Aristote, l'amitié serait donc une affection qui, d'elle-même et dans l'intérêt de son propre développement, se montrerait sage, réservée, prudente, s'abandonnerait par degrés à la confiance, ne ferait fond que sur la vertu, et se réglerait toujours sur l'estime morale. Elle dépendrait de la volonté et du jugement. En réalité, elle est un élan du cœur, et cet élan, loin d'être toujours mesuré, ne saurait être trop passionné et trop ardent si, comme Aristote le reconnaît, tout le bonheur de l'amitié consiste dans l'acte d'aimer. L'amitié n'est donc pas seulement une habitude morale, elle est encore un sentiment ou une passion.
Elle ne se ramène pas non plus tout entière à la justice,
et ne se règle pas rigoureusement sur la justice. Aristote fait trop intervenir dans la justice la mesure et le calcul ; il prétend trop proportionner aussi l'amour au mérite. L'idéal est-il donc de répartir l'amour, comme les autres biens, et de n'accorder à chacun, dans l'ordre de l'affec^ tion, que ce qui lui est dû? Aristote ose le dire, mais il se rétracte bientôt; il déclare que c'est une perfection, un mérite d'aimer, et il cite comme modèle l'amour des bienfaiteurs et des mères, qui va au delà de ce qu'il doit. Aristote semble outrer par moments la préoccupation du droit; on sait pourtant qu'il fait prévaloir l'équité sur la justice; et l'amour est, comme l'équité, une justice supérieure.
Mais l'amitié se distingue-t-elle vraiment de la justice? Oui, la justice, c'est le bien d'autrui; l'amitié, c'est le bien d'autrui, devenu notre bien. Je puis m'abstenir de la violence et de la fraude par un sentiment de dignité personnelle et de respect pour autrui, mais je suis encore loin de l'amour; l'amour ôte jusqu'à la pensée de l'injustice, il nous attache aux autres comme à nous-mêmes, il supprime le mien et le tien; dans l'amitié, les personnes ne se posent plus en face l'une de l'autre, et le droit disparaît.
Notre esprit a une prédilection secrète pour les idées claires, qui se prêtent le mieux à l'analyse et sont nettement exprimables. Aristote insiste sur la conformité naturelle de l'amitié avec la vertu, parce que c'est ce qu'il y a en elle de plus saisissable, de plus incontestable et de plus sûr. Il entrevoit pourtant qu'elle n'est pas une vertu, c'est-à-dire un empire de l'âme sur elle-même, mais une naturelle et libre expansion du sentiment. Il indique aussi qu'elle ne se réduit pas à la justice; car, si la justice et l'amitié dictent les mêmes actes, elles ne s'inspirent pas du même esprit. Enfin il reconnaît qu'elle a son autonomie, qu'elle ne s'astreint pas à observer rigoureusement le droit, qu'elle prend l'initiative d'actes généreux, qui dé-
THÉORIES MORALES DE l'âMITIÉ 191
concertent la justice. Par là même qu'Aristote donne une forme rigoureuse et précise à la théorie qui assimile l'amitié à la vertu, il indique, sans le vouloir, les bornes et les lacunes de cette théorie; déplus, sa clairvoyance dissipe l'illusion du système, et sa pensée si ferme nous livre ses scrupules et ses doutes.
Épicuriens et Stoïciens.
Le point de vue moral proprement dit est étranger à la théorie épicurienne de l'amitié. Suivant Épicure, l'amitié semble un défi porté à l'égoïsme, elle a l'apparence d'un paradoxe psychologique; en réalité elle met en lumière le jeu compliqué et subtil de l'intérêt. Il faut accepter comme un fait le dévoûment et la fidélité des amis. Épicure ne songe point à contester ce qu'on appelle les devoirs de l'amitié : l'ami mourra au besoin pour son ami, il l'aimera comme lui-même, il gardera son souvenir, il pleurera sa mort. Mais en cela il ne fait qu'obéir à ses penchants; il est vrai qu'en suivant son cœur, il sert son intérêt. L'instinct sympathique conduit par une voie détournée au triomphe de l'égoïsme, il est justifié par la raison, et ses impulsions gagnent à devenir réfléchies; elles deviennent plus fortes en devenant plus claires. Recommander l'amitié, l'ériger en règle revient donc pour Épicure à l'expliquer psychologiquement, du point de vue de l'intérêt.
Tandis qu'Épicure accepte l'amitié comme un fait, avec lequel il met d'accord sa doctrine, les Stoïciens n'admettent l'amitié qu'autant qu'elle se règle sur leurs théories morales. Ils la tiennent donc pour un idéal, ils la représentent comme une vertu. Le sage, dit Sénèque, veut avoir un ami, « quand ce ne serait que pour pratiquer l'amitié, que pour ne pas laisser se perdre une vertu si haute ». Le sage pourrait se passer d'amis; il se suffit à lui-même, mais il s'attache à l'amour « commeà une chose belle ». L'amitié
vaut donc par le bien qu'elle produit, non par les joies
qu'elle donne *.
Toutefois est-elle proprement une vertu? Doit-elleJHre recherchée pour elle-même? Il faut dire plutôt qu'elle donne à la vertu l'occasion de s'exercer, qu'elle est une source de dévoûment et de sacrifice ? Zenon la range parmi les biens efficients, non parmi les biens qui sont recherchés comme fins. Si on regarde la bienfaisance comme une qualité qui mérite d'être recherchée pour elle-même ou à titre de fin, l'amitié, qui rend bienfaisant, sera mibien ejficient 2.
C'est ainsi que l'entend Sénèque. Nous voulons avoir un ami, dit-il,
non pour nous assister, quand nous sommes malades, pour nous porter secours, quand nous sommes jetés en prison ou pauvres, mais pour avoir quelqu'un à assister dans la maladie, à délivrer, s'il tombe prisonnier aux mains des ennemis, ou encore pour avoir quelqu'un à la place de qui on puisse mourir, qu'on suive dans l'exil, etc.
L'amitié est donc un bien, sinon en elle-même, du moins en tant qu'elle produit et met au jour les vertus.
L'amitié a encore pour condition la vertu. Elle repose sur la connaissance du bien, car la connaissance équivaut à l'acte : nul homme n'est méchant volontairement et, selon le mot de Platon, « c'est toujours malgré elle qu'une âme est privée de la vérité3 ». Ce sont nos opinions qui règlent et déterminent nos sentiments. Nous savons ou nous ne savons pas aimer, suivant que nous distinguons ou que nous ne distinguons pas « le bien du mal, et tous les deux de ce qui est indifférent ». Toute haine provient d'une fausse opinion sur les biens et les maux. Le bien est tou-