M.-A., VI
2. Amphiaraûs, devin d'Argos, avait d'abord refusé d'aller au siège de Thèbes, où il savait qu'il devait périr ; il consentit à s'y rendre sur les conseils de sa femme Éryphile, que Polynice avait séduite par le don d'un collier d'or.
Dugas. Amitié. 13
i9i l'amitié antique
par des intérêts contraires, on quittera un bien pour un autre la volupté par exemple pour la richesse ; on sera bientôt détaché par quelque passion nouvelle de ceux qu'on aimai! . Au contraire, le bien réside-t-il uniquement dans ce qui dépend de nous, dans la faculté de juger et de vouloir, et dans la vertu qui en dérive ? Alors les hommes n'ont plus sujet de se haïr, et ils sont tout portés à s'aimer. En effet,
les biens de l'âme, la science et la vertu, se communiquent sans se diviser (à^ipiata) : qu'un autre que nous y ait part» nous n'y perdons point, mais nous y gagnons même.
L'amitié éveille dans les âmes la science et la vertu, comme le choc des cailloux fait jaillir la lumière. Le lien le plus fort qui existe entre les hommes, c'est la poursuite d'un idéal commun.
S'ils placent le bien dans les choses extérieures, dis qu'ils ne sont pas plus amis qu'ils ne sont sûrs, constants, courageux et libres... Mais, si tu entends dire qu'ils croient réellement que le bien n'est que dans la faculté de juger et de vouloir, et dans le bon usage des représentations,... tu en sais assez pour déclarer hardiment que ce sont, des amis,, comme tu peux déclarer qu'ils sont loyaux et justes.
C'est la communauté d'opinions (ôjxôvoia) qui nous rend amis, c'est la vérité de nos opinions qui fait la valeur de notre amitié. Celui-là seul sait aimer qui est sage, c'està-dire qui place le bien dans le bon usage des pensées. L'amitié stoïcienne, étant fondée sur la vertu, qui est toujours d'accord avec elle-même, sera constante, ne se démentira point l.
Les hommes sont amis ou ennemis, selon l'opinion qu'ils professent sur les biens et les maux. La forme que revêt leur amitié dépend aussi de cette opinion. En un sens, le sage stoïcien considère les autres hommes comme une chose indifférente ; il est détaché d'eux.
1. Simplichjs, Comm. d'Épicl.. ch. xxx. — Éimctète, Entr., II, xxiu
Sous un point de vue, dit Marc-Aurèle, les hommes nous sont unis par un lien étroit ; c'est en tant qu'il faut leur faire du bien, et les supporter ; mais, en tant que tel ou tel est un obstacle à l'accomplissement des œuvres qui me sont propres, l'homme est pour moi chose indifférente, non moins que le soleil, le vent, une bète sauvage. — La volonté d'un autre m'est aussi indifférente que son souffle et son corps. Car, bien que la nature nous ait fait particulièrement les uns pour les autres, l'âme de chacun a son domaine propre.
Le sage est indépendant à l'égard des autres hommes, comme il l'est à l'égard des choses extérieures. En toutes choses il fait la part de l'inévitable ; il ne désire rien d'une manière absolue. Ses desseins impliquent toujours cette réserve : « S'il n'arrive rien qui empêche. » Se proposet-il une action ? Il ne vise point le succès ; il « excepte » de la fin poursuivie ce qui ne peut être atteint par son effort propre, ce qui ne lui est point directement accessible l.
Dès lors le sage aura un amour sans illusion : il ne se flattera point d'échapper à la haine, au mépris, aux mauvais traitements et aux injures. Il dépend de lui de se conduire en ami, non de faire qu'on l'aime.
Mon frère ne devrait pas me traiter de la sorte; non, sans doute ; mais c'est lui que cela regarde ; de quelque façon qu'il me traite, je me conduirai toujours avec lui comme je dois ; l'un dépend de moi, l'autre m'est étranger. Je ne peux être entravé dans ce qui dépend de moi, au lieu que je peux l'être dans ce qui dépend d'autrui. — Quelqu'un me méprise, c'est son affaire. Moi, je prendrai garde de ne rien dire ou faire qui soit digne de son mépris. Quelqu'un me hait : c'est son affaire encore. Moi, je suis doux et bienveillant pour tout le monde2...
Le sage sait que ses sentiments seront méconnus. Il aura beau faire, abandonner aux autres hommes les