Épictète, Entr., III, x; M.-A., XI
i96 l'amitié antique
choses indifférentes, leur céder par exemple sa part de richesses, de pouvoir et d'honneurs, il ne laissera pas de leur être suspect et odieux, par là même que ses principes les condamnent, que sa vertu les offusque et les confond. Il prend son parti des préventions injustes et des haines brutales. Il dit avec Antisthène : « C'est chose royale, quand on a fait le bien, d'entendre dire du mal de soi '. »
Il est insensible aux injures 2. Cependant son amour ne se rebute point. Il n'est jamais las ou découragé de faire du bien aux autres; car il n'escompte point leur reconnaissance, il ignore et oublie ses propres bienfaits : « il est semblable à la vigne qui porte son fruit, et puis après ne demande plus rien, satisfaite d'avoir donné sa grappe3. »
On peut dire que le sage s'attache dans l'amour à l'amour même. Ceux qu'il appelle ses amis lui sont proprement indifférents. Il n'a point souci d'eux, mais du bien qu'il peut leur faire. Ils sont pour lui un moyen, une occasion de mérite. En pratiquant l'amitié, le sage développe ses vertus. Il raisonne ainsi : je m'applique à aimer, parce que cela dépend de moi et que c'est un bien, non à être aimé, parce que cela n'est pas en mon pouvoir et que c'est indifférent. Mais il ne s'aperçoit pas qu'il mésestime et blesse ceux qu'il aime, en n'attendant rien d'eux, pas même un retour d'affection.
Le sage, renonçant à être aimé, renonce par là même aux moyens de gagner l'affection. Il retranche de l'amitié tout ce qui n'est pas un devoir dicté par la raison, c'est-àdire non seulement les complaisance?, les flatteries, mais encore les égards et les marques de tendresse.