Entr., I, xxvm; III, m
homme pleure, dit Épictète, le départ de son fils ou la perte de ses biens, tu peux le plaindre « en paroles », mais prends garde de l'affliger aussi intérieurement1.
En résumé l'amitié stoïcienne est toute raisonnable. Le sage s'attache à l'homme, en tant que doué de volonté et de jugement, il tient pour indifférent tout ce qui regarde son corps, tous les événements de sa vie; il tient pour indifférents ses sentiments mêmes, quand ils sont contraires à la raison; il ne recherche point son amitié, il ne la ménage point; il se dévoue à lui, sans sympathie, sans amour.
Cependant l'homme n'est pas pour l'homme un simple moyen : le sage ne s'attache pas à ses semblables, uniquement pour leur faire du bien, ou parce qu'il leur en fait; il les aime, en un mot, non seulement par vertu, mais pour eux-mêmes. Remplir les devoirs de l'amitié, ce n'est pas encore éprouver l'amitié. Les hommes se méprennent d'ordinaire sur les sentiments qu'ils inspirent; ils se croient aimés, quand on a soin d'eux. C'est qu'ils ne placent pas l'amitié assez haut; ils la font consister toute dans les bons offices; ils ne voient pas que les bons offices sont la moindre marque d'amitié. Ils disent :
« Mais voilà si longtemps qu'il me rend des soins, et il ne m'aimerait pas ! Esclave 1 Que sais-tu s'il ne te rend pas ces soins comme on nettoie sa chaussure ou sa bête de somme? Que sais-tu s'il ne te jettera pas comme un plat fêlé, lorsque tu seras devenu un meuble inutile? »
Le tyran n'est point aimé, cependant il est choyé, entouré desoins et d'égards. « Quel est ton pouvoir? lui demande Épictète. — Tout le monde a soin de moi. — Hé quoi ! j'ai bien soin de ma planchette, moi ! Je la lave et je l'essuie ; j'enfonce aussi des clous pour accrocher ma burette à huile. Ma planchette et ma burette seraient-elles donc supérieures à moi? Non, mais elles me servent pour quelque usage et