‹ L'amitié antiqueChapitre 143 sur 194 · Épictète, Man., 24; Entr., IV, vi · texte numérisé non relu

Épictète, Man., 24; Entr., IV, vi

en dehors des lois morales; elle comprend qu'elle a besoin, pour vivre et pour durer, de s'appuyer sur la vertu, et qu'elle est d'autant plus forte qu'elle est plus vertueuse; 3° elle se forme en vue d'une fin morale et elle se subordonne à cette fin.

L'amitié est en dehors des lois morales, parce qu'elle les ignore ou qu'elle les brave. Elle est naïvement ou systématiquement injuste. Favoriser ses amis, rehausser le bien qu'on leur fait par le tort qu'on cause à ses ennemis, ce peut être l'effet d'un entraînement aveugle ou d'une passion froide et raisonneuse. Il faut distinguer l'immoralité naïve des Barbares et l'immoralité systématique des casuistes. S'il paraît naturel de haïr ses ennemis, il ne peut pas l'être de les haïr d'une haine hypocrite ou méprisante et fière. Platon raffine sur les sentiments de la foule, lorsqu'il dit qu'il faut laisser son ennemi comblé en apparence de tous les biens, pourvu qu'il garde la souillure du seul mal réel, qui est l'injustice. Les Stoïciens de même se croient à tort exempts de haine à l'égard des méchants, car ils trouvent bon qu'il y ait de tels hommes, pour mieux faire ressortir le mérite des bons. Traiter ainsi la vertu comme un privilège, la réserver à ses amis et à soi-même, c'est pratiquer l'amitié au détriment de la justice.

Mais peut-être l'immoralité cynique de cette théorie n'est-elle qu'apparente. Au fond, on juge l'amitié un tel bien qu'il ne paraît pas pouvoir être trop chèrement acheté; on accepte comme un moindre mal la partialité qu'elle comporte; on la tient même pour une vertu, sinon pour la vertu suprême. On craindrait de l'affaiblir, en la soumettant à des règles. On ne l'élève pas proprement au-dessus delà morale; on croit qu'elle réalise d'elle-même l'idéal moral. Elle n'est pas une passion qu'on excuse, mais une vertu qu'on admire. En général, le cynisme n'est pas une immoralité voulue, mais une moralité mal comprise.

Ainsi la première théorie de l'amitié n'est pas si éloignée qu'il paraît des deux autres. L'amitié dérive d'abord du sentiment ou de l'instinct : l'instinct, dévoyé ou porté à l'excès, produit l'amitié qui s'affranchit des lois morales. Quand la réflexion s'ajoute à l'instinct, l'amitié change de nature. Il est d'observation vulgaire que l'amitié exige ou développe certaines vertus. Plus la vertu des amis est achevée, plus leur liaison paraît devoir être solide et sûre. L'amitié suppose donc la vertu en général. De plus, elle est une vertu particulière. Aristote définit avec précision les devoirs et les droits réciproques des amis. L'amitié est une égalité parfaite; elle suppose, de part et d'autre, des sentiments de môme qualité et de même force, ou tout au moins un amour proportionné au mérite de chacun.

De la conception de l'amitié, rigoureusement soumise aux lois morales et définie une vertu, on passe aisément à la conception de l'amitié n'existant qu'en vue de la moralité. Parce que l'amitié suppose la vertu, on croit qu'elle est elle-même une vertu, puis on admet qu'elle s'inspire de la vertu seule, et enfin on fait prévaloir les qualités morales sur les qualités aimantes. Les Stoïciens retirent à l'amitié tout ce qui n'est pas compatible avec leur conception austère de la moralité, par exemple la tendresse compatissante et émue. Ils la condamnent presque comme un vol fait à l'humanité. Par là on voit que l'amitié n'est pas tout entière réductible à la vertu, et que le moraliste méconnaît son originalité.

En résumé, l'amitié est un sentiment que la morale règle, mais qu'elle n'éveille point, qu'elle ne peut former, et qu'elle doit même dans une certaine mesure (qu'il appartiendra à la casuistique de fixer), laisser se développer suivant ses lois. Elle se trahit elle-même aussi bien lorsqu'elle s'asservit à la moralité que lorsqu'elle s'en affranchit.

De la casuistique en général. — Plan d'une casuistique de l'amitié. — II. La Formation de l'amitié. — Le choix des amis. — Le nombre des amis. — Qualités requises en amitié : la sécurité et le charme. — Le flatteur et l'ami. — III. La conservation et la rupture des amitiés. — Conditions de la conservation. — Causes et suites de la rupture. — IV. Les devoirs de l'amitié. — A) Dans les conditions de vie ordinaire : la confiance, la franchise, l'amitié et l'amour de soi, l'amitié et la justice. — B) Dans les circonstances particulières. — L'amitié dans la prospérité et l'adversité, — dans l'inégalité de conditions, — dans l'absence ou séparation. — V. Conclusion. — Conflit de l'amitié idéale et de l'amitié réelle.

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