‹ L'amitié antiqueChapitre 144 sur 194 · I. — De la casuistique en général, ses espèces. --- La · texte numérisé non relu

I. — De la casuistique en général, ses espèces. --- La

CASUISTIQUE DE I.'aMITIÉ. — PLAN ET DIVISION.

Après avoir tracé les devoirs de l'amitié, les philosophes sont entrés dans le détail de leur application. Toute morale, en se développant, devient une casuistique.

La casuistique elle-même revêt deux formes, suivant qu'elle est cultivée accessoirement ou pour elle-même, que ses doctrines émanent de l'inspiration libre et individuelle ou d'une doctrine arrêtée et suivie. Tantôt l'examen d'un cas de conscience devient l'occasion d'énoncer un prin-

cipe,de préciser une doctrine et d'en déterminer la portée, tantôt la question posée reste particulière, on ne la ramène point à une loi connue, on ne s'en sert point pour établir une loi nouvelle. Dans le premier cas, la casuistique rentre dans la science morale ; dans le second, elle est un pur empirisme. Platon, Aiïslote et les Stoïciens sont, enunsens,descasuistes. Ils soulèvent des problèmes embarrassants et subtils, par exemple, celui-ci : Comment l'homme de bien, qui se suffit à lui-môme, a-t-il besoin d'amis? Us sentent cette difficulté de mettre d'accord l'idéal et les mœurs, à laquelle se heurte toute morale élevée. Mais, d'autre part, il n'est pas pour eux de questions particulières : de l'examen d'un cas de conscience, ils font sortir un enseignement philosophique.

Considérons, par exemple, Aristote. 11 est le vrai fondateur de la casuistique. 11 se défie des maximes absolues : il nous avertit sans cesse que la complexité des questions morales est incompatible avec l'exactitude et la rigueur du raisonnement ; il reconnaît l'insuffisance et le vague des théories et des principes. « Des choses indéterminées, la règle doit être indéterminée. » Suivant lui, la précision et partant la valeur pratique des règles serait toujours en raison inverse de leur généralité. Aussi apporte-t-il un correctif à celles qu'il énonce. Il note les cas où elles s'appliquent mal, il soulève les questions embarrassantes, les difficultés et les doutes (dbroptcu). Ainsi, après avoir exposé sa théorie de l'amitié, il agite les questions suivantes : Est-il permis de rompre avec ses amis, et dans quels cas? — Un ami doit-il être plus pour nous qu'un homme vertueux, qu'un bienfaiteur? — Qui doit-on aimer le plus, de son ami ou de soi-même? — Est-ce dans la bonne ou dans la mauvaise fortune qu'on a le plus besoin d'amis?

Ce sont là d'humbles questions; mais, pour les résoudre, Aristote remonte aux principes philosophiques et élevés; parfois, c'est à leur occasion et incidemment, qu'il expose

ses théories les plus profondes. Ainsi, la comparaison qu'il établit entre les sentiments du bienfaiteur et de l'obligé l'amène à expliquer le désintéressement en amour. La casuistique se relie donc ici à la morale ; elle en est l'application, elle en est aussi l'illustration ou l'éclaircissement. En effet, l'esprit d'une doctrine morale se laisse, en un sens, mieux saisir dans le détail des applications ou dans l'interprétation des principes que dans leur énoncé et leur exposition méthodique. Ainsi la sûreté, avec laquelle Aristote résout les problèmes captieux de la casuistique, fait ressortir, avec la sagacité de son esprit, la droiture foncière de sa nature généreuse. La casuistique offre donc uu intérêt dogmatique et son étude rentre dans celle des systèmes.

Mais, souvent aussi, elle est un objet de pure curiosité. Devant les problèmes complexes que soulève la vie, le philosophe se trouve déconcerté, pris au dépourvu; sa raison l'abandonne, il ne peut justifier le parti qu'il prend; il ne voit pas que ce parti s'accorde avec sa doctrine, il voit même parfois qu'il la contredit. 11 oublie alors ou trahit son système; il suit ses instincts, ses préjugés ou son cœur. L'histoire de la casuistique ne serait donc, le plus souvent, qu'un recueil d'opinions individuelles, originales, arbitraires. Ces opinions, pourtant, sont intéressantes à connaître : elles sont les manifestations de la conscience individuelle, échappant à l'influence des systèmes, montrant de l'initiative, de la spontanéité et de la décision. Elles intéressent la biographie des philosophes et l'histoire des idées et des mœurs.

La casuistique de l'amitié, considérée à part des théories philosophiques de l'amitié, a pour principaux représentants : Cicéron, Plutarque et Sénèque.

Une question domine toutes les autres : Faut-il avoir des amis?

Logiquement, elle devrait se poser d'abord ; car, s'il était prouvé que l'homme doit se suffire à lui-même, on n'aurait pas à entrer dans l'examen des difficultés que soulève le problème de l'amitié. Mais la casuistique se plaît dans les questions de détail; on dirait qu'elle recule devant les questions radicales et dernières; la vérité est qu'elle n'aborde pas celles-ci de front, qu'elle se défie des solutions sommaires et a priori, qu'elle examine le fait avant de discuter le droit, et qu'elle « série » les questions, au lieu de les faire tenir toutes en une.

En réalité, décider s'il faut avoir des amis, ce serait préjuger la question de savoir si l'homme trouve son bonheur en lui-même ou dans la société de ses semblables, s'il peut se passer des autres en toutes circonstances, dans la bonne et la mauvaise fortune, ce serait enfin supposer instruit tout le procès de l'amitié. On ne peut, en effet, conclure en connaissance de cause que l'amitié doit être recherchée, si l'on n'a examiné en détail toutes les difficultés qu'elle éprouve à se constituer, à durer, à se concilier avec le devoir, avec les autres aftections, et si l'on n'a trouvé à chacune de ces difficultés une solution satisfaisante.

Avant de chercher si l'amitié est légitime, il faut s'assurer qu'elle ne renferme pas une contradiction interne, qu'elle est possible.

Voyons comment elle se forme, se maintient et se détruit. Nous verrons ensuite quels devoirs elle entraîne dans tous les cas (devoirs de franchise, — de confiance), et dans des circonstances déterminées (devoirs envers les amis heureux et malheureux, supérieurs à nous, etc.). Enfin nous chercherons comment l'amitié se concilie avec l'amourpropre, avec la justice, etc. Il importe de classer les questions casuistiques dans un ordre méthodique, d'aller des plus simples aux plus complexes, de montrer enfin qu'elles se relient et se complètent, en dépit de leur désordre apparent et de la confusion qui résulte de leur seule multiplicité.

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