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frances d'un grand nombre d'hommes à la fois ; car il arrivera alors qu'on ait à boire et à se réjouir avec l'un, à pleurer avec l'autre. »
Plutarque reprend et développe les mêmes arguments, en leur donnant un tour de familiarité charmante. Quand on a beaucoup d'amis, on ne sait, dit-il, auquel entendre : l'un vous demande de l'accompagner en voyage, l'autre, de lui servir de témoin au tribunal ; l'un vous invite à un sacrifice nuptial, l'autre, à des funérailles. L'on ne peut obliger l'un sans désobliger l'autre. On serait mal venu de dire à un ami : « Si je ne suis pas allé te voir, quand tu avais la fièvre, c'est que j'étais à banqueter avec d'autres amis. » Au reste, comme il est difficile de trouver des danseurs ou des rameurs, allant bien ensemble, il l'est plus encore de trouver des amis, prêts à partager la même fortune, bonne ou mauvaise. Devenir l'ami de quelqu'un, c'est épouser en effet ses amitiés et ses haines. Tel donc, qui cherche un essaim d'amis, risque de tomber en une guêpière d'ennemis. Enfin l'amitié suppose une entière ressemblance du caractère et des goûts, difficile à rencontrer.
On ne peut donc avoir beaucoup d'amis, on ne doit pas non plus le désirer. L'amitié décroit, à mesure qu'elle s'étend. De la quantité des amis dépend, en un sens, la qualité de l'amitié. On ne peut aimer « intimement » que peu de personnes et on n'en peut aimer qu'une avec « excès », c'est-à-dire d'un amour absolu, sans réserves L. Comme les fleuves, dit Plutarque, divisés en beaucoup de bras, ralentissent leur cours, l'affection, répartie sur un grand nombre d'êtres, s'affaiblit. Il y a donc des amitiés banales et une amitié vraie. Caïus Gracchus et Livius Drusus, dit Sénèque2, divisaient les amis en trois classes : ceux qu'on reçoit en particulier, — dans un petit cercle d'intimes, — en