Eth. Nie, IX, m
la question de la rupture de l'amitié a dû exciter le même intérêt et soulever les mêmes discussions, ardentes et passionnées, que de nos jours la question du divorce. Cicéron n'a pu passer à côté de cette question sans la plaider à son tour. Elle est un lieu commun dont il s'empare. Il remarque, comme Aristote, que la durée de l'amitié dépend de son origine : l'intérêt ne crée que des liaisons passagères, la vertu fonde des amitiés éternelles. Rien n'est plus rare qu'une amitié qui dure jusqu'à la mort. Les motifs qui entraînent la ruine des amitiés sont : les conflits d'intérêts, les dissentiments politiques, les changements de caractère, ou bien l'injustice d'un des amis '.
La rupture est un mal. Il faut l'empêcher de se produire ; mais on ne le peut, et même on ne le doit pas toujours. Parfois, c'est un « mal nécessaire ». En effet, ou l'on souffre soi-même des vices de ses amis, ou, si ce sont les autres qui en souffrent, on en partage la honte. Au contraire d'Aristote, Cicéron envisage moins les causes de la rupture que ses suites : il ne recherche pas comment elle doit être évitée, mais comment elle doit s'accomplir. Alors qu'elle est nécessaire, elle n'a pas nécessairement un caractère brutal et odieux. « Les amitiés doivent plutôt se dénouer que se rompre » ; il vaut mieux « en laisser s'éteindre la flamme que l'étouffer ».
Il n'y a qu'un cas où l'on doive quitter un ami sans ménagement : c'est celui où l'offense a été telle « qu'il n'est ni juste, ni honorable, ni possible de ne pas se détacher et se séparer de lui sur l'heure ». Mais la divergence de goûts, les dissentiments politiques n'autorisent qu'une rupture insensible et lente. Surtout, il ne faut pas que la fin de l'amitié soit le commencement de la haine. Rien n'est plus honteux que d'entrer en guerre avec celui dont on a été l'ami. D'ordinaire, pourtant, on ne distingue pas