‹ L'amitié antiqueChapitre 163 sur 194 · KaXrJ J) àràtTj, Platon, Banq., 185 B · texte numérisé non relu

KaXrJ J) àràtTj, Platon, Banq., 185 B

CASUISTIQUE DE l'âMITIÉ 237

Il semble que la confiance soit toujours subjective. A proprement parler, on ne peut être sûr de ses amis, on ne l'est que de soi-même et de la foi qu'on a en eux. La confiance n'est-elle donc une illusion, consentie par la générosité d'une belle âme ? Il en serait ainsi, s'il n'y avait quelque chose pour nous répondre des autres, à savoir leur vertu. La vertu est la condition de l'amitié, parce qu'elle inspire seule une confiance qui ne peut être trompée. Aussi voit-on que, dans leurs analyses ou théories de l'amitié, le prix que les philosophes attachent à la confiance est en raison de l'estime qu'ils font de la vertu. Sans doute il n'en est point qui séparent la confiance de l'amitié. Ainsi la raison, pour laquelle Épicure blâme la coutume pythagoricienne de la communauté des biens entre amis, est que cette coutume marque « de la défiance plutôt que de l'amitié ».

Mais il est à noter que ce sont les Stoïciens entre tous qui érigent la confiance en règle de l'amitié.

u Si tu tiens quelqu'un pour ton ami, dit Sénèque, quand tu ne te fies pas à lui comme à toi, tu te trompes beaucoup, et tu ne connais pas toute la force de la vraie amitié ». La confiance doit être absolue, sans réserves. « Réfléchis longtemps avant de recevoir quelqu'un en ton amitié; mais quand tu l'y auras reçu, admets-le de tout cœur ; parle-lui aussi franchement que tu te parlerais à toi-même. » L'idéal serait de n'avoir rien à cacher, même à son ennemi; mais, du moins, on peut échanger avec son ami tous ses soucis, toutes ses peines. « Et pourquoi ne serais-je pas en sa présence comme si j'étais seul? » Autant il est indiscret d'accorder au premier venu sa confiance, autant il est injuste de la refuser à ceux qui la méritent. » « Quel bonheur, n'est-ce pas, dit encore Sénèque, qu'il y ait des âmes bien disposées^ dans lesquelles on verse en sûreté tous ses secrets et don on craigne moins d'être connu qu'on ne craint de se connaître ! »

L'amitié est avant tout un échange de sentiments et de

pensées, une pénétration des âmes '. Mais ce qui rend une telle intimité non seulement possible, mais encore sans danger, c'est qu'elle se fonde sur la vertu. En effet, dans le commerce des bons se rencontre une sûreté entière.

En dernière analyse, la confiance est donc un hommage rendu à la vertu. Les Stoïciens considèrent la vertu comme une tension de la volonté énergique et forte, mais surtout durable (Ç-ïjv ôp-oXoyoujjiivMç, constantia) ; ils la représentent encore comme absolue : il n'y a pas de milieu entre la sagesse et la folie. A cette vertu sans défaillances doit naturellement répondre une confiance sans limites. Rousseau se montre heureusement inspiré de Plutarque et des idées antiques, lorsque, commentant l'histoire d'Alexandre et de son médecin Philippe, il dégage sa signification morale :

S'il y a, dit-il, le moindre courage, la moindre générosité dans l'action d'Alexandre, elle n'est qu'une extravagance... Ce que je trouve .de beau dans l'action d Alexandre, c'est qu'Alexandre croyait à la vertu, c'est qu'il y croyait sur sa tête, sur sa propre vie, c'est que sa grande àme était faite pour y croire. Oh ! que cette médecine avalée était une belle profession de loi 2 !

En résumé, la confiance a un double caractère : elle est un acte de courage et un acte de raison. Si on l'admire pour le courage qu'elle atteste et le risque couru, on l'honore mal, on lui sait gré d'être « une extravagance » ; d'autre part, si on l'assimile à un acte de raison, on méconnaît son ardeur généreuse et on la fait évanouir. Ce qui justifie le tutiorisme de Bias, c'est l'abus qu'on fait de la confiance ,

1. Sénèque, Ep., 3. - De Tranq., anim., VII, 1. Quantum bonum est ubi prœparata pectora, in quœ tuto secretum omne descendat, quorum conscient iam minus quam tuam timeas. Ép., 55. Arnicas animo possidendus est. - De Beneficiis, VI, ,xx,v. Ex pectore... amicus quœntur : illo recipiendus, illic retinendus et in sensus recondendus.

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