‹ L'amitié antiqueChapitre 164 sur 194 · Emile, II · texte numérisé non relu

Emile, II

c'est l'amitié indiscrète et banale, c'est l'insécurité des liaisons fondées sur un autre principe que la vertu. Il est juste sans doute de signaler les dangers de la bonne foi. Mais ces dangers, l'amitié les écarte, ou y pare : elle est un choix qui exclut les indignes ; et, si ce choix s'égare, la rupture survient comme une délivrance. La confiance qui existe entre amis est fondée, non sans doute d'une façon absolue, mais aussi cela n'est-il point nécessaire ni désirable. Il y a une raison timide, ingénieuse à s'alarmer; il y a en a une autre, prévoyante et hardie, prête aux éventualités fâcheuses et sûre d'y remédier, quand elle n'a pu les prévenir. La confiance est la condition de l'amitié, son caractère dislinctif et son charme propre. Elle a pour fondement la vertu ; il faut être bon, pour inspirer la confiance absolue requise entre amis, il faut l'être aussi, pour croire à la bonté et avoir foi en ses amis. Si on a souvent donné à l'amitié la vertu pour fondement, c'est que la confiance ne saurait s'établir sur une autre base, ou du moins sur une base plus solide que la vertu.

Les devoirs de l'amitié sont réciproques. A la confiance qu'on doit témoigner à ses amis répond celle qu'on est en droit d'exiger d'eux. Par là même que j'ai foi dans les autres, je ne doute pas qu'ils n'aient foi en moi. Sûr de mon amitié pour eux, je le suis aussi que cette amitié ne sera pas méconnue, lors même que les apparences témoigneraient contre elle. De là vient que je brave le risque de déplaire et que j'ose être franc. La franchise qu'on témoigne à ses amis dérive de la confiance qu'on a en eux.

La franchise, il est vrai, est un devoir de dignité personnelle et de justice autant que d'amitié. Pourtant les amis sont plus coupables que les autres d'y manquer, et

on leur reconnaît le droit exclusif de la pratiquer entièrement et sans réserves. Certains philosophes ont honoré la franchise entre toutes les vertus : ce sont les Cyniques et les Stoïciens. Ils l'ont donc aussi spécialement recommandée aux amis. Diogène « interrogé sur ce qu'il y avait de plus beau parmi les hommes, répondit que c'était la franchise » . Antisthène disait qu'on a besoin, pour bien vivre, d'amis sincères ou d'ennemis acharnés, car les uns nous avertissent de nos fautes, et les autres nous les reprochent 1.

Les Stoïciens condamnent le mensonge, la flatterie et, en général, tout ce qui est contraire à la liberté et à la dignité de l'homme. Suivant eux, loin d'autoriser les complaisances, l'amitié les exclut. On ne craindra pas de blesser les sentiments de son ami, de heurter de front ses préjugés ; on lui épargnera moins qu'à tout autre les dures vérités 2.

Mais peut-être les Stoïciens et les Cyniques ont-ils outré la franchise. La franchise est un devoir de l'amitié ; elle doit donc revêtir une forme amicale. Ce sont les moralistes, les philosophi minores, qui l'ont le mieux définie. On citera parmi eux Cicéron et Plularque : l'un s'en tient aux règles du bon sens et de l'expérience commune et peut-être résume les théories courantes; l'autre raffine sur l'art délicat de pratiquer la franchise, sans manquer aux ménagements qu'on doit aux amis.

D'après Cicéron, l'amitié repose sur la franchise, la loyauté et la bonne foi. On a souvent l'occasion « d'avertir » ses amis, de les « reprendre ». Les flatter serait les trahir ; ce ne serait ni se montrer leur ami ni se conduire en homme libre. « On ne vit pas avec un ami comme avec un tyran. » Il vaudrait mieux avoir, selon le mot de Caton,

1. Diogène Laerce, VI, n, (59. — Plutarque, De Vulilité des ennemis, VI. — Distinction de l'ami et du flatteur, XXXVI.

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