‹ L'amitié antiqueChapitre 176 sur 194 · Èth. Nie, IX, xi · texte numérisé non relu

Èth. Nie, IX, xi

Dugas. Amitié. 17

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Ceux qui souffrent sont soulages par la sympathie deleurs amis; on dirait que la peine est comme un fardeau,, et s'allège quand on la partage. L'ami est donc pour le malheureux un réconfort; sa seule présence est un bienfait; le voir, l'entendre, sentir sa sympathie, être consolé par lui, pour celui que la fortune accable, c'est presque le bonheur. En somme, l'adversité ne nous empêche point d'aimer; au contraire, elle fond notre cœur, elle nous rend plus sensibles à l'affection des autres et développe en nous, une affection particulière : la reconnaissance attendrie. Elle ne nous empêche pas non plus d'être aimés ; au contraire, le seul fait d'être malheureux serait plutôt un titre à l'affection des âmes nobles. On montrerait de même que la prospérité n'exclut pas l'amitié. En effet, on ne désire les biens de la fortune que pour les partager avec des amis et on acquiert des amis par la générosité et les bienfaits.

L'amitié paraît donc être l'effet de causes contraires : elle est cimentée par la bonne et la mauvaise fortune. Mais n'y a-t-il pas deux sortes d'amitié ; l'une qui consiste à faire du bien, l'autre, à en recevoir, l'une qui répond à l'idéal des Stoïciens, l'autre, à la définition d'Epicure ? Non,, ni l'une ni l'autre de ces conceptions de l'amitié n'est exacte et complète. Les Stoïciens n'iraient à rien moins qu'à interdire l'amitié aux malheureux, parce qu'elle risquerait d'être pour eux un gain, une bonne affaire ; et, s'il y avait des hommes assez heureux pour être sûrs d'être toujours à l'abri du besoin, ils devraient aussi, selon Épicure, se passer d'amis. En réalité, comme Aristote l'a fait voir, nos sentiments sont plus complexes et ne dépendent pas entièrement de la fortune : les malheureux sont capables de générosité, de désintéressement, et les heureux ont leur égoïsme. L'amitié est de toutes les conditions :: elle ne tire donc son origine d'aucune. Ce n'est point le malheur ni la prospérité de nos amis qui nous attache à

eux : nous les aimons pour eux-mêmes, non pour leur fortune, et leurs changements de fortune n'altèrent pas non plus notre amitié. L'amitié atteste par sa fidélité qu'elle est indifférente à la condition et s'attache aux personnes. Mais, si la prospérité et l'adversité n'en sont pas le fondement et n'en expliquent pas l'origine, ils en transforment pourtant la nature et les devoirs. La conduite à tenir n'est pas la même pour les amis heureux et malheureux : aux uns, il appartient de faire des avances, aux autres, de se tenir sur la réserve.

« il faut être plus empressé, dit Chilon, à partager l'infortune que la bonne fortune des amis. » « Les amis, dit Démétrius, sont ceux qui viennent à nous, dans la bonne fortune, quand on les appelle, dans l'adversité, sans qu'on les appelle l. »

Aristote trace avec précision les limites de la réserve et de la confiance en amitié. Les malheureux, dit-il, craindront d'affliger leurs amis ; s'ils ont du cœur, ils ne voudront pas qu'ils les plaignent, ils ne songeront qu'à leur épargner la vue de leurs souffrances ; les heureux, au contraire, voudront partager leur bonheur avec leurs amis.

Il faut donc inviter sans crainte ses amis à partager la bonne fortune, car il est beau de faire du bien ; mais il faut hésiter à les attirer à soi dans l'infortune, car il ne faut point faire partager ses maux, d'où cette parole :

Je suis trop malheureux !

Mais il faut appeler à soi ses amis, quand, en s'imposant un peu de gêne, ils peuvent nous rendre un grand service*.

Ainsi le malheur impose la réserve, mais l'amitié autorise et prescrit la confiance. Loin d'envier à notre ami la

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