Ëlh. Nie, IX, xi
joie de nous être utile, nous devons parfois lui en fournir l'occasion. C'est en ce sens que Diogène disait que
« lorsqu'il avait besoin d'argent, il en demandait à ses amis, plutôt comme une restitution que comme un présent » (Diog. L., V, 2). Il ne faut pas que la fierté nous empêche de faire appel au bon cœur de nos amis. De même, dit Aristote, reprenant le mot de Démétrius, « on devra aller vers les malheureux, sans qu'ils nous appellent et avec empressement, car il est beau de faire du bien, surtout à ceux qui sont dans le besoin et qui n'attendent pas de secours : le bienfaiteur et l'obligé ont alors plus de mérite et une joie plus grande; on doit aussi aller avec empressement vers ceux qui sont heureux, car, pour jouir de la bonne fortune, on a besoin d'amis; mais on doit aller avec répugnance vers ceux qui doivent nous être utiles, car il n'est pas beau de montrer de l'empressement à recevoir des bienfaits; pourtant, il faut pei}t-être prendre garde de laisser voir une humeur farouche, en refusant les bienfaits1. »
On ne saurait mieux définir ni plus heureusement concilier les droits et les devoirs qui se déduisent des relations d'amitié, et ceux qui découlent du l'ait de la bonne ou mauvaise fortune des amis. En résumé, la fortune n'est ni un obstacle à l'amitié, ni une raison d'être, un motif déterminant de l'amitié. Elle est une circonstance étrangère à la formation de l'amitié, mais non à son développement ultérieur. Sans doute les amis restent tels, quelle que soit leur condition respective ; mais cette condition détermine pourtant la forme et la nuance de leurs sentiments : ainsi, dans l'adversité, ils montrent de la réserve et de la pudeur, dans la prospérité, de l'empressement et du zèle. La casuistique étudie cette altération spéciale du sentiment de l'amitié, en recherche les causes, et détermine ce qu'elle a de légitime et d'outré.
lMÉth. Nie, IX, xi.
b). — De l'amitié entre supérieur et inférieur.
L'amitié entre riches et pauvres n'est qu'un cas particulier de l'amitié xaô'&7cepoy;qv, dont Aristote a fait une étude spéciale '. En principe, l'amitié ne peut exister qu'entre égaux2; en fait, elle s'établit de père à fils, de mari à femme, en un mot, de supérieur à inférieur. Le mot amitié s'applique à toutes les affections, mais il ne convient proprement qu'à une, à celle qui se fonde sur l'égalité. Mais l'égalité, dont le nom est synonyme d'amitié, est-elle l'égalité dans l'ordre des avantages matériels, comme l'égalité de condition, de rang, de fortune, égalité exprimable en termes mathématiques (to y.ol-zo. iroffbvîcrov), ou bien l'égalité morale, qui tient au mérite des personnes, et dont le sentiment est le seul juge (to xxt' açiav îtov) ?
On vient de montrer que l'égalité que réclame l'amitié n'est point celle des richesses; car les amis peuvent être, l'un riche, l'autre pauvre; pourtant les sentiments et la conduite de chacun varient suivant l'état de sa fortune. De même, l'inégalité que la nature a mise entre le père et le fils, entre le mari et la femme, ne rend pas impossible entre eux l'amitié, mais détermine la forme particulière de cette amitié; chacun d'eux en effet a sa « fonction » propre, partant aussi une « vertu » et des « sentiments », qui lui sont propres; ainsi la piété filiale diffère de l'amour paternel, l'amour du mari de l'amour de la femme. D'une manière générale, dans l'amitié xafj'uTO-poyTjv, chacun des amis sent à sa manière.
Comment donc l'amitié est-elle dite alors une égalité? C'est que chacun des amis obtient ce qui lui est dû, étant aimé en proportion de son mérite. De plus, il est au pou-