‹ L'amitié antiqueChapitre 179 sur 194 · Éth. Nie, VIII, vin · texte numérisé non relu

Éth. Nie, VIII, vin

2. Ollé-Laprune, édit. classique du VIII* livre de la Morale à Nicomaque, p. 74, note.

En résumé, la devise pythagoricienne : « l'amitié est une égalité », doit être prise au sens moral. L'amitié s'accommode de toutes les inégalités, naturelles ou sociales : elle dédaigne d'en tenir compte, parfois elle les supprime, en établissant, par exemple, la communauté des biens ; toujourselle en atténue l'effet et en corrige l'injustice. L'égalité qu'elle vise à établir est d'un autre ordre. Lors même qu'elle se fonde sur l'intérêt, l'amitié n'est point une répartition rigoureusement égale d'avantages matériels.

En amitié, il ne s'agit pas de réclamer son dû , mais de se montrer digne de la confiance qu'on inspire, de tenir tous ses engagements, même tacites, de faire tout ce que l'honneur commande, d'être généreux, loyal. C'est ce qui apparaît encore dans les rapports du bienfaiteur et de J'oblige. Ces rapports ne sont pas ceux du créancier au ^débiteur, mais du père aux enfants, de l'artiste à son •oeuvre. L'obligé sent tout le prix du bienfait qu'il reçoit ; il ne le mesure pas au profit qu'il en retire ; il ne calcule pas non plus ce qu'il a pu coûter; il envisage seulement Ja bonne volonté qu'on lui montre, et c'est là-dessus qu'il règle sa reconnaissance. Le bienfaiteur suit aussi l'élan de -son cœur. Il aime ceux à qui il fait du bien, alors qu'il •n'attend rien d'eux, et les aime plus qu'il n'en est aimé. C'est ainsi que l'artiste aime son œuvre, plus que son œuvre ne l'aimerait, si elle devenait capable d'aimer. L'amitié est donc désintéressée. L'obligé s'acquitte envers son bienfaiteur par la reconnaissance, alors qu'il est incapable de rendre l'équivalent de ce qu'il a reçu.

En amitié, l'intention passe avant l'acte : celui qui aime peut être dispensé au besoin de donner des marques extérieures de son amour. Les amis sont égaux, quand ils ont au cœur un même amour, et cette égalité est la seule dont ils tiennent compte, la seule qu'ils veulent établir ou voir arégner entre eux. L'amitié n'est point jalouse des supériorités : elle n'est point jacobine et niveleuse. L'ami, dit

Aristote, est moins fier de sa vertu que de celle de son ami. S'il consent ainsi à lui être inférieur, ce n'est pas par humilité et bassesse, c'est que, son ami étant un autre luimême, il participe à sa supériorité ; loin d'en être écrasé, il se trouve honoré de sa vertu.

On voit en quel sens l'égalité est la règle souveraine de l'amitié. Gicéron, qui aborde incidemment la question de l'amitié xaO'uitspoyTjv, ne remonte pas si haut : il se contente de dire quelle doit être l'attitude respective des amis. La supériorité crée des devoirs : celui qui l'emporte par le génie ou la fortune doit protéger ses amis, faire profiter ses proches de son crédit, de sa puissance. C'est ainsi que, dans les tragédies, les fils de dieux ou de rois, qui ont vécu dans l'esclavage, ignorant leur naissance, gardent, après que le secret de leur origine a été dévoilé, de l'amitié pour les bergers, dont ils se sont crus longtemps les fils. Les bienfaits des supérieurs doivent être proportionnés d'abord à leur pouvoir, ensuite au mérite de l'inférieur '. Quant aux inférieurs, ils ne doivent pas s'affliger de la supériorité de leurs amis ni éclater contre eux en plaintes, en reproches, rappelant avec aigreur leurs services passés. Enfin chacun des amis doit garder sa dignité. Il est des personnes portées à se méconnaître; il faut que leurs amis s'appliquent parleurs actes et par leurs paroles à leur rendre le sentiment de leur propre valeur.

Ces remarques de Gicéron ne dépassent pas la raison commune, n'impliquent pas une théorie philosophique. Les Stoïciens généralisent le problème; ils soutiennent que les distinctions qu'on établit entre les hommes sont artificielles et vaines; tous les hommes sont naturellement égaux, et ainsi sont faits pour s'aimer. Selon Aristote, il n'y a pas d'amitié possible entre le maître et l'esclave;

1. Cicéron, De Amie, XIX. Tantum autem cuique tribuendum, quantum ipse efficere possit, deinde, quantum Me, quem diligas atque adjuves, sustinere.

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selon Epictète, « le monde est une seule cité et l'essence dont il est formé est unique ; tout est peuplé d'amis, les dieux d'abord, et puis les hommes : rcavrà <p(Xu>v [/.serra 1. »

Ainsi on a prétendu d'abord que l'amitié a le privilège d'adoucir et de faire disparaître les inégalités que la nature ou la société a mises entre les hommes; puis on a posé en principe que tous les hommes sont égaux, pour conclure de là qu'ils ont l'obligation de s'aimer. De toute manière, c'est l'amitié qui a fait prévaloir le principe de l'égalité entre les hommes.

c). — Dk la séparation des amis.

Parmi les circonstances extérieures, il en est une d'où paraît dépendre l'existence de l'amitié : c'est la présence ou la vie commune. L'adversité et la prospérité des amis changent seulement la nature de leurs rapports; la séparation met fin à ces rapports. On distinguera la séparation temporaire et la séparation définitive, l'absence et la mort. L'absence laisse-t-elle subsister l'amitié ? L'affaiblit-elle, sans la détruire ? ou la fait-elle à la longue disparaître? La mort rompt-elle tous liens d'affection ?

Ces questions se sont posées fort tard. Le fatalisme antique y répondait d'avance. On acceptait comme naturelle la fin de l'amitié, causée par l'éloignement et la mort. Aristote s'en tient sur ce point à l'opinion vulgaire ; mais cette opinion, se présentant chez lui sous une forme réfléchie et cohérente, s'impose à l'attention, provoque la critique ; et ainsi se trouve érigé en problème un fait, jusqu'alors aveuglément admis.

Suivant Aristote, l'amitié n'est possible qu'entre ceux qui partagent la même vie. Par définition, les amis sont ceux qui ne se quittent pas et ne consentent pas à se quitter. La séparation volontaire marque évidemment la

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