‹ L'amitié antiqueChapitre 180 sur 194 · Entr., III, xxiv · texte numérisé non relu

Entr., III, xxiv

froideur ou l'aversion. Mais celle qui est imposée par les circonstances, et qu'on subit à regret, devrait laisser, ce semble, l'amitié entière. Comment donc la détruit-elle ? En ne lui permettant pas de s'exercer. La vie commune, en effet, est la condition de l'amitié, comme la richesse est la condition de la libéralité, de la magnificence. L'affection n'est pas plus affranchie des circonstances extérieures que le bonheur ou la vertu. Sans doute, les circonstances qui nous éloignent de nos amis, ne nous ôtent pas le pouvoir de les aimer ; elles laissent subsister le penchant et l'attrait ; mais le penchant à aimer n'est pas l'amour même. Aristote distingue l'amitié en puissance et l'amitié en acte. L'amitié en acte, c'est celle qu'on témoigne à un ami présent ; l'amitié en puissance, c'est celle qu'on ressent pour lui, mais dont on n'a pas l'occasion de lui donner la preuve.

Peut-être même, dans la pensée d'Aristote, l'éloignement ne supprime-t-il pas seulement l'amitié effective, mais affaiblit encore à la longue la faculté d'aimer. Toute faculté, en effet, se perd, faute d'exercice. C'est pourquoi, par le fait de la séparation prolongée, l'amitié est d'abord comme si elle n'existait pas, et, finalement, cesse d'être. On a remarqué déjà combien Aristote prend aisément son parti d'une rupture inévitable, produite par la mauvaise volonté de l'un des amis ; il ne lui semble pas non plus que l'amitié puisse et doive se maintenir en face de circonstances hostiles. Enfin il ne se demande pas si elle doit survivre à la mort. D'une manière générale, il aurait donc méconnu la fidélité des sentiments ; ce serait là le point faible de ses belles théories.

Il semble qu'il ait analysé sévèrement les conditions de l'amitié, et se soit appliqué à tracer le cours de son évolution. Il l'a donc considérée comme un phénomène naturel. Epicure a moins bien connu ses lois ; mais il a mieux vu qu'elle relève de la volonté humaine. La fatalité des physiciens ne lui parait pas moins menacer notre bonheur

<jue la puissance redoutable, attribuée aux dieux. Nous devons donc nous affranchir des circonstances extérieures; •en particulier, nous ne devons pas permettre que le simple fait de l'éloignement nous prive des bienfaits de l'amitié. « Seul, le sage gardera envers ses amis présents et absents une égale bienveillance l. »

Le sage épicurien relie dans un acte de pensée les divers moments de sa vie, et oppose à la souffrance présente les souvenirs heureux. Comme il prolonge son plaisir, en l'évoquant alors qu'il n'est plus, il fait durer son amitié au delà du temps où il lui est donné d'en jouir. Sénèque, qui prend son bien où il le trouve, doit s'inspirer d'Épicure, lorsqu'il écrit : « C'est par l'âme qu'il faut posséder son ami; l'ami n'est donc jamais absent; l'âme voit tous les jours celui qu'il lui plaît de voir2. » L'amitié survit donc à l'absence, môme à la mort, grâce à la fidélité du souvenir. Toutefois, comme le remarque Plutarque, en niant l'immortalité de l'âme, les Épicuriens se privent de l'espérance de retrouver un jour Les amis perdus.

Et s'il est ainsi que dit Épicurus, que la recordation d'un ami trespassé soit fort douce en toute manière, on peut dès icy assez cognaistre de quelle joie ils se privent eux-mêmes, ces Épicuriens icy qui cuident quelquefois, en songeant, recevoir les ombres et images de leurs amis trespassés et aller après pour les embrasser, encore que ce soient choses vaines qui n'ont ni sentiment ni entendement : et cependant ils se frustrent eux-mêmes de l'attente de converser jamais en droit avec leur cher père, leur chère mère, ni de revoir jamais leur honnête femme, se bannissant de toute telle espérance ■de si aimable compagnie et si douce fréquentation, comme ont ceux qui tiennent les mêmes opinions que tenaient Pythagoras, Platon et Homère, touchant la nature de l'âme3.

1. Épictète après Diogène Laerce, Lettre à Pylhoclès : Movov ^aptv è'Çeiv tov aoçôv spt'Xot; xai rcapousi y.ai àrcoûatv opoitaç.

2. Sénèque, Ep., 55. Amicus animo possidendus est : hic aulem nunquam abesl ; quemcumque vull, quolidie videt.

Page 1