Plutarque, Qu'on ne saurait vivre, etc., trad. Arayot
Les Stoïciens font rentrer ia séparation des amis dans « les choses qui ne dépendent point de nous». Ils la tiennent donc pour « indifférente », ils nient qu'elle soit un mal. Ne pouvant l'empêcher, nous devons la supporter sans plainte (àviyov), et ne pas désirer même qu'elle n'ait point lieu (àniyou). Notre volonté, reconnaissant son impuissance à l'égard des choses du dehors, s'en détache entièrement. Épictèle raille les vaines afflictions, les larmes qu'on verse sur le départ d'un ami. I! ne permet pas davantage de pleurer leur mort. Ces événements sont indifférents, en tant qu'ils échappent à notre pouvoir; mais ils n'échappent pas à notre prévision : nous devons donc y accoutumer notre pensée, les accepter d'avance.
Est-ce seulement par souci de sa dignité propre et de celle de ses amis que le sage doit envisager sans trouble l'absence et la mort des siens? Non, l'amour de l'humanité lui interdit encore de s'enfermer dans ses douleurs privées. Les amitiés particulières trop ardentes portent ombrage à l'amour du genre humain.
« Le monde est plein d'amis, dit Épictète, d'abord plein de dieux et ensuite d'hommes attachés les uns aux autres par les liens de la nature; les uns doivent vivre ensemble, et les autres s'éloigner; il faut se réjouir de la présence des uns et ne pas s'affliger de l'absence des autres. » — « Le sage, dit Sénèque, ne sera jamais sans ami. Il est en son pouvoir de réparer bien vite les pertes qu'il fait. Si Phidias perdait une statue, il en ferait aussitôt une seconde; de même, le sage, cet artiste dans l'art de négocier des amitiés, saura remplacer l'ami qu'il a perdu. »
A l'amitié qui meurt, on oppose des amitiés encore à naître, on oppose aussi des amitiés déjà nées. L'ami perdu ne doit pas faire oublier ceux qui restent. S'abîmer dans les regrets serait se dérobera ses devoirs. On offense les amis présents, quand on se détourne d'eux par fidélité à d'autres, absents ou morts *.