‹ L'amitié antiqueChapitre 183 sur 194 · Sénèque, Ép · texte numérisé non relu

Sénèque, Ép

aimer au temps qu'ils vivaient; il entre du repentir dansl'amertume de leurs regrets. D'autre part, consentir à être consolé, ce n'est pas nécessairement montrer de l'insensibilité ou de la légèreté de cœur. Sénèque ne demande pas que, lorsque nous perdons un ami, nous n'ayons point de douleur et gardions les yeux secs. Est-il infidèle en cela aux préceptes de la secte? Non, il leur donne plutôt leur sens vrai et profond; il respecte l'esprit en violant la lettre. Il faut pleurer, dit-il, il ne faut pas s'abîmer dans les larmes. Lacriniandum est, non plorandum.

Il faut aussi respecter sa douleur, ne pas la donner en spectacle. Veut-on ne jamais oublier ses amis? « Faisons en sorte que nous ayons du plaisir à nous souvenir de ceux que nous avons perdus. » Selon le philosophe Attale, l'amertume, qui se mêle au souvenir d'un ami mort, est comme celle de certains fruits ou des vins trop vieux ; elle n'est pas sans charme. Ne soyons pas injustes envers la fortune; disons-nous : « elle nous a ôté nos amis, mais elle nous les avait donnés ». Sachons plutôt profiter de ses dons ; hâtons-nous de jouir de nos amis, n'attendons pas qu'ils meurent pour leur rendre justice. N'oublions pas non plus que c'est au présent que se rapportent nos devoirs ; nous nous devons aux amis qui nous restent, puisque nous ne pouvons rien pour ceux qui ne sont plus. Laissons le temps faire son œuvre, la douleur s'apaise d'elle-même, en s'épuisant : remedium mœroris, lassitudo mœrendi. Enfin, comme consolation suprême, gardons l'espérance de retrouver après la mort les amis qui nous quittent.

Quand les Stoïciens soutiennent que l'absence et la mort des amis ne sont point des maux, ils forcent évidemment leur pensée. En effet, ils devraient s'en tenir au simple énoncé de cette thèse; ils l'affaiblissent déjà en la développant; bien plus, en l'interprétant, ils la détruisent; le commentaire dément le texte. De plus, ils furent des maîtres dans l'art de consoler ; or cet art implique, chez celui

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qui l'exerce, le sentiment des maux auxquels il apporte un remède. Mais les Stoïciens conçoivent l'amitié comme exempte de faiblesse; ils en acceptent les tristesses comme les joies, avec sérénité.

D'une manière générale, les|Anciens attachent moins de prix que nous à la fidélité des sentiments. Une amitié qui, par le fait des circonstances, ne trouve pas à se dépenser et s'épuise en regrets, leur paraît inférieure à une amitié vivante et active. Ils ont trop le sentiment de la réalité pour s'éprendre des affections qui ne sont pas nées viables et se maintiennent seulement par une sorte de gageure, par un défi porté aux lois delà nature humaine. Il y a une candeur de sentiment, qui ne s'offusque pas de l'infidélité, qui l'accepte comme un fait normal, inévitable. 11 en est du cœur comme de la raison; il se connaît mal, s'il ignore sa faiblesse et ses limites. Si l'on prend l'ardeur pour mesure des affections, on doit en effet reconnaître qu'il n'y a d'affections vraies que dans « la vie commune ». Un souvenir attendri n'est point l'amitié. Non seulement l'amitié en fait n'est jamais éternelle, mais il n'est pas sûr qu'elle doive l'être. Si noble et si touchante que soit la fidélité des souvenirs, ellen'estpas toujours une vertu. S'il est permis de porter le deuil de ses amis, il ne l'est pas, si j'ose dire, de porter le deuil de l'amitié. Parce qu'un amour nous manque, on n'a pas le droit de renoncer à l'amour. L'amitié a tel un prix qu'il faut la préférer en quelque sorte à ses amis; c'est à elle qu'il faut s'attacher et rester fidèle plutôt qu'à tel d'entre eux.

V. — À QUOI SE RAMÈNE LA CASUISTIQUE. — CONFLIT DE LAMITIÉ IDÉALE ET DE l'aMTTIÉ VULGAIRE.

On aimerait à saisir un lien entre les questions de tout ordre qu'étudie la casuistique. Les difficultés qu'elle entasse et dont elle est plus ingénieuse peut-être à grossir

le nombre qu'à trouver la solution, paraîtraient déjà à moitié éclaircies, si on pouvait les rattacher à une difficulté fondamentale et montrer comment elles s'engendrent.

L'écart entre l'idéal et les mœurs ne serait-il pas le nœud des questions embrouillées de la casuistique ? L'amitié est d'abord conçue comme une union des âmes généreuses, bien nées, capables de dévoûment et d'héroïsme et s'élevant au-dessus de la fortune. Mais l'expérience force bientôt à convenir que l'amitié est entravée par la mauvaise volonté des hommes, par leurs intérêts et leurs passions, et qu'elle est en outre à la merci d'événements contraires, comme l'inégalité des conditions, l'éloignement et la mort. La casuistique a précisément pour but de déterminer si l'amitié subsiste, et à quelles conditions et à quel degré, quand elle a contre elle les passions humaines, ou les événements de la fortune. Elle étudie donc, en général, le conflit de l'idéal et de la réalité.

On ne saisit pas d'abord l'opposition entre l'amitié, telle qu'elle doit être, et l'amitié, telle que les mœurs la rendent possible, ou, si on l'entrevoit, on se refuse à l'admettre. Ainsi, selon Socrate, il n'est point d'obstacle à l'établissement de l'amitié parmi les hommes : il est conforme à notre intérêt d'avoir des amis et, quelles que soient les circonstances, par exemple que nous soyons riches ou pauvres, it est en notre pouvoir d'acquérir des amis par nos services el par notre vertu. Socrate donnait pour objet à la science le genre, sans rechercher le rapport des individus au genre. 11 pose une définition générique de l'amitié et ne se demande pas si cette définition est un concept rationnel ou si elle s'accorde avec l'expérience. Il ignore ou il nie cette rupture de l'idéal et du réel, qui est le point de départ, le postulat fondamental de la casuistique.

Platon pose l'Idée à part des choses sensibles; il dédaigne l'expérience; d'avance, il s'attend à la trouver pleine de contradictions et d'erreurs ; il ne la confronte avec la

raison que pour l'humilier devant elle. Dès lors, décrit-il l'amitié telle qu'elle existe en fait ? Il dira qu'elle échappe à toute définition, qu'elle est insaisissable et fuyante, qu'elle ne se fonde ni sur la ressemblance ni surle contraste, qu'elle ne se réfère à aucun principe. Au contraire, il découvre par la raison ce que l'amitié doit être, il pénètre le mystère de son origine et de sa fin, il détermine sa place dans l'ascension dialectique. Pour mesurer la distance qui sépare la théorie platonicienne de l'amitié de la conception vulgaire, il suffit de rappeler que l'amitié ou l'amour est une faculté philosophique et implique un élan de l'âme vers le Bien. A vrai dire, Platon n'essaie pas de réconcilier l'idéal et la réalité; il supprime l'un des termes £. La casuistique ne trouve pas place dans l'idéalisme absolu.

Pour qu'elle puisse naître, il faut qu'on soit résolu à maintenir les droits respectifs del'expéiienceetdelaraison. Elle découle donc naturellement du principe d'Aristote que l'idéal, s'il existe, est contenu dans le réel. Sans doute on ne trouve nulle part réalisée dans l'expérience l'amitié parfaite. Aristote le reconnaît quand il dit : « O mes amis, il n'y a point d'amis 2. »

Pourtant c'est le spectacle de l'amitié commune qui suggère la notion de la pure amitié. L'opposition du réel et de l'idéal est toujours présente à l'esprit d'Aristote. L'analyse des amitiés communes lui sert à dégager les caractères de la vraie amitié, et l'idée de la vraie amitié est le type auquel il ramène et compare les amitiés communes. Il y a, suivant lui, une amitié proprement dite et une amitié improprement dite. « Nous distinguons plusieurs espèces d'amitiés, et celle qui sera l'amitié au sens premier et propre (xpwTwç yiv xaï xup-'wç), ce sera l'amitié des

1. Il est vrai que Socrate et Platon distinguent l'amour vulgaire et l'amour céleste, mais ils tiennent le premier pour non avenu ; l'amour céleste est, à leurs yeux, seul légitime et seul réel.

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