Eth. Nie, VIII, iv
enquête sur les formes variées de l'amitié, ainsi se classent et s'ordonnent ses informations multiples. Tout se ramène à la distinction d'une amitié improprement dite et d'une amitié proprement dite.
D'une part, l'amitié fondée sur l'intérêt et le plaisir n'est amitié qu'au sens impropre et par dérivation : là n'est pas l'essence de l'amitié, là n'en est pas le type parfait. Et pourquoi ? Parce que précisément l'ami n'est pas aimé pour luimême; il n'y a pas de désintéressement, et l'objet voulu et aimé n'est pas la personne même.
D'autre part, la vraie égalité n'existe qu'entre personnes vertueuses.
Enfin, quand est-ce qu'il y a vraiment communauté, si ce n'est quand la vertu rapproche les esprits, les cœurs, les volontés?
D'où il suit que l'amitié entre les gens de bien est celle qui réunit les conditions requises pour qu'il y ait amitié; nulle part ailleurs les caractères de l'amitié ne se trouvent avec cette pureté tous ensemble. C'est l'amitié parfaite, l'amitié idéale. C'est le type primitif dont tout le reste est la dérivation ou l'ombre.
Mais où cette amitié, vraiment désintéressée et personnelle, vraiment hoxr^, vraiment xoivwv'a, se rencontrera-t-elle? Ne sera-ce pas entre intimes, et d'ailleurs le auÇf> n'est-il pas aussi un des caractères qu'elle implique? Ce sera donc quelque chose d'analogue à l'âratpixij, ce sera l'staipixïj elle-même.
Ainsi, l'amitié par vertu et l'éxaiptxTj se confondent à la fin. Et l'on voit comment tout se classe en définitive :
1° Amitié au sens impropre du mot, méritant le nom général de xotvoDvixif, et comprenant les liaisons fondées sur l'intérêt et sur le plaisir, si l'on rappelle la première classification; les amitiés entre supérieur et inférieur, quand la vertu n'en est pas le principal motif; les associations civiles de toute sorte et les relations de famille;
u2° Amitié au sens propre, qui sera la vraie k-zanpix^ et l'amitié fondée sur la vertu.
La vertu, en se mêlant aux autres amitiés, les rapproche du type parfait. La perfection de l'amitié, c'est de réunir l'intimité qui appartient à l'ÉTatpixTf et toutes les qualités que la vertu seule rend possibles. Et l'intimité même, c'est grâce à la vertu qu'elle est complète.
Ainsi, tout s'élève peu à peu vers l'amitié idéale, qui est l'union intime de deux êtres humains, vraiment vertueux, unis par leur vertu, et par conséquent unis par le fond et par le meilleur d'eux-mêmes £.
En résumé, Aristote se tient à égale distance de l'idéalisme et de l'empirisme. Il confronte sans cesse l'idéal avec le réel. C'est dire qu'il ne sort pas de la casuistique. Mais la casuistique ne consiste pas pour lui à agiter des problèmes pratiques d'un caractère exceptionnel et rare, d'espèces disparates, et sans grande portée. Elle est l'art d'interpréter l'expérience, d'en faire sortir un enseignement, de saisir à travers la diversité des mœurs les traits épars de la vérité idéale. On ne connaît guère qu'une casuistique subtile et raisonneuse, qui s'enferme dans d'étroites et mesquines questions : il en est une autre, dont Aristote a laissé le modèle; elle est d'un esprit large, philosophique et profond, elle se confond avec la morale la plus haute.
Épicure assigne à l'amitié l'intérêt pour base. L'intérêt est la fin universelle. Tous les hommes pratiquent l'amitié, par là même qu'ils entendent et suivent leur intérêt. Il n'y a donc pas lieu de distinguer une amitié vulgaire et une amitié idéale. Toute amitié est un fait qui découle naturellement de la considération de l'utile. L'empirisme, en excluant l'idéal, oppose une fin de non-recevoir aux problèmes de la casuistique. Toutefois Épicure établit une distinction analogue à celle de l'amitié proprement di!e et improprement dite d'Aristote. Il oppose h l'amitié naissante l'amitié développée.
L'amitié, dit-il, commence par le besoin et se soutient par les jouissances de la vie en commun.
Les premières démarches, les premiers rapprochements et le désir de lier amitié ont leur raison, dit Cicéron, dans
1. Ollé-Laprune, édit. classique de la Morale à Nicomaque, pp. 114-5.
le plaisir personnel; mais, lorsque le progrès de l'habitude a fini par produire l'intimité, alors l'amour s'épanouit à ce point qu'on chérit ses amis uniquement pour eux-mêmes, sans retirer aucun profit de l'amitié *.
Mais, pour Épicure, ces deux formes de l'amitié sont également légitimes, leur opposition est d'ailleurs plus apparente que réelle; elles n'ont pas à s'accorder entre elles, elles restent identiques au fond. Une seule amitié existe, celle que produit le jeu naturel des intérêts; mais tantôt l'intérêt est grossièrement entendu, tantôt il est pris en un sens raffiné et subtil; de là la distinction de l'amitié vulgaire et de l'amitié idéale.
Tandis que la conception épicurienne de l'amitié est ou . prétend être déduite de l'expérience et conforme aux penchants de la nature humaine, la théorie stoïcienne est franchement idéaliste et fait violence à tous les instincts. L'amitié que les Stoïciens ont en vue n'a rien de commun avec celle que connaît le vulgaire. Le sage aime tous les hommes; les mauvais traitements et les injures ne le rebutent point; rien ne décourage son zèle à servir l'humanité; il a un entêtement de bon vouloir : pcrtinax bonitas. Mais son amitié n'a point les caractères de la passion, les complaisances ou les faiblesses de l'amour humain : elle s'interdit la compassion, la pitié, les regrets et les larmes. Dans les sentiments épurés du sage on ne retrouve plus l'accent des affections humaines.
L'amitié stoïcienne est un idéal. Encore faut-il que cet idéal satisfasse la raison et ne décourage pas les efforts de la volonté, qui prétend y atteindre. Les Stoïciens ont compris qu'on ne doit pas placer trop haut la sagesse, et ils ont appliqué à la vertu la distinction de l'esse et du fieri : à côté de la sagesse ils ont admis le progrès vers la sagesse. De même ils ont admis une amitié idéale qui n'existe,