De Tranqaillitate animi, VII
voyons, dont nous avons entendu parler, tels qu'il s'en rencontre dans la vie ordinaire ». Ils se rendent aimables par leurs vertus, mais leur « bonté est à la portée de tous », elle « n'est point orgueilleuse et farouche ». Ils ont des sentiments humains; ils ne sont pas au-dessus de la joie et de la tristesse, ils n'ont ni l'insensibilité du roc, ni la dureté du fer; leur vertu est « tendre et attaquable ». Ainsi le Stoïcisme porte la peine de son orgueil; la hauteur de son idéal décourage les âmes nobles qui lui échappent et se rejettent sur l'amitié vulgaire. Il subit encore une humiliation plus grande : il voit ses propres partisans entrer dans la voie dangereuse des accommodements. La casuistique s'impose donc à ceux qui la nient; le bon sens a sa revanche sur la raison hautaine ; il lui fait perdre son assurance et môme son crédit, il lui arrache des concessions, qui sont un désaveu l.
Ne reconnût-on d'autres amitiés que celles dont on trouve l'exemple dans la vie humaine, on devrait encore distinguer des amitiés banales et une amitié vraie. Ainsi il y a des amitiés de table, de jeu et de débauche, des amitiés intéressées : les mettra-t-on en regard des amitiés généreuses, fondées sur la vertu? L'amitié a bien des degrés, bien des nuances. « Tu m'aimes, écrit Sénèque à Lucilius, tu n'es pas mon ami. — Hé quoi? Ce n'est pas la même chose? — Non, rien n'est môme plus opposé2. » Qu'est-ce à dire sinon que reparaît toujours l'écart entre la sagesse, ou l'idéal conçu par la raison, et la vie humaine, faite d'aspirations trompées ! Mesurer cet écart, s'efforcer de le réduire, tel est l'objet de la casuistique.