Étude sur Carlyle
les sentiments directement, en eux-mêmes, non dans leursmanifestations extérieures : elle sera alors simplifiée, réduite, en restant complète.
Les sentiments ont leur histoire. Non seulement chaque peuple a son âme, son tempérament, ses vertus, mais encore sa nature morale subit des modifications profondes. Les sentiments d'un peuple ont leur fraîche éclosion, leur poussée vigoureuse, puis ils se fanent, se ternissent et meurent. Il y a des périodes de fécondité et de stérilité morale. Ainsi l'amitié est un sentiment et une vertu antiques; mais elle ne demeure pas, dans l'antiquité, semblable à elle-même. Elle est le produit naturel de la civilisation hellénique; elle fleurit dans les gymnases et dans les écoles; elle est la passion de la jeunesse, elle supplante l'amour; elle est le trait de mœurs original et caractéristique d'une société qui pourrait s'appeler une aristocratie masculine. Elle engendre des vices honteux et des vertus sublimes; puis elle s'affine, s'épure; elle se soumet à une règle, elle devient morale, on la définit une vertu. L'amitié antique nous révèle l'âme grecque. Si un accent, un geste, une parole mettent à nu le caractère d'un homme, un sentiment unique, mais d'une intensité exceptionnelle, peut éclairer, a fortiori, l'éthologie d'un peuple. L'histoire de l'amitié n'est pas seulement un chapitre, mais un résumé de la vie morale des Grecs.
En effet, l'amitié ne peut être détachée des autres affections. Tous les sentiments sont solidaires : ils deviennent rivaux ou alliés, ils se gênent ou se renforcent. Ainsi, en Grèce, la faiblesse des affections domestiques fait la force des sentiments d'amitié. Raconter l'histoire d'un sentiment, c'est donc analyser ou décrire du même coup tous les autres; on ne peut étudier l'amitié, sans étudier, par exemple, l'amour-propre et l'amour.
A l'origine, on n'aperçoit pas la distinction des affections humaines. Bien plus, l'homme ne se distingue pas
de la nature : il attribue l'amitié aux éléments qui se combinent et s'attirent. L'amour et la haine sont, pour Empédocle, des forces cosmiques.
Quand elle est rangée dans les sentiments de l'âme, l'amitié n'a pas encore une existence distincte. Socrate et Platon confondent l'amitié et l'amour : l'amitié, pour eux, est un amour chaste. Aristote donne le nom d'amitié aux relations de famille, de cité. Épicure seul entend l'amitié au sens étroit. Il fait table rase de toutes les autres affections. Les Stoïciens, au contraire, veulent que l'amitié s'étende à tous les hommes; ils la ramènent à la philanthropie. Ainsi, rien de plus mal fixé que le sens du mot cptX;a. C'est que l'amitié évolue et se transforme : elle a peine d'abord à se constituer, à affirmer son originalité; après qu'elle est née, qu'elle a développé ses vertus propres, elle aspire à se surpasserelle-même; enfin elle a une histoire et participe au mouvement des sociétés, qui bouleverse et renouvelle toutes les affections.
Les institutions, d'où l'amitié est sortie ou qui sont sorties de l'amitié, ont leurs périodes de transformation et de déclin. Ainsi, les amis vivent d'abord sous le régime de la communauté des biens : l'ami se considère comme ayant des droits sur la fortune de son ami (Pythagoriciens, Socrate). Plus tard, on admet que, si l'ami a le devoir de partager ses biens avec son ami, celui-ci n'a point droit à ce partage. Selon Épicure, l'ami doit avoir l'initiative et le mérite de ses dons. Les Stoïciens rétablissent le communisme, mais seulement en théorie. Comme il y a des parts réservées à chaque citoyen dans le patrimoine social, dans les biens communs à la cité, de môme, dans la fortune des amis, qui est commune en principe, il y a des biens qui appartiennent en propre à chacun. On comprend que, l'usage s'étant établi entre les amis de mettre en commun leurs richesses, cet usage ait paru dans la suite une obligation sacrée. Les amis, en effet, doivent matériellement s'aider,
et l'aide réciproque ne paraît être assurée que si les biens sont communs.
D'autre part, la sagesse primitive a très bien pu ne pas distinguer les droits de la propriété individuelle et les devoirs de l'amitié : il était naturel qu'elle exagérât les seconds. La maxime pythagoricienne : Tout est commun entre amis, était faite pour séduire les intelligences simples et les bonnes âmes, c'est-à-dire la grande majorité des hommes. Aussi elle fonda une tradition qui se maintint longtemps, à l'encontre des mœurs. Enfin, après avoir été «ne règle suivie, elle représente un idéal regretté. Cependant, lorsque disparaît ce préjugé, que l'amitié implique le communisme, on ne peut dire que le sentiment <le l'amitié s'affaiblit. En réalité, il s'épure. L'amitié met son honneur à n'exiger rien, à se voir tout accorder: on ne veut pas non plus faire dépendre l'union des âmes de la communauté des biens.
L'amitié grecque, comme on l'a dit, a eu pour foyer les écoles. Les écoles philosophiques étaient, à l'origine, de simples réunions d'amis. Elles subsistaient, grâce aux libéralités des disciples ou des maîtres. Socrate vivait aux dépens de Criton, et Épicure mettait sa fortune personnelle au service de ses disciples. L'enseignement avait dû, pour vivre, se constituer en hétairie. Les Sophistes heurtèrent le préjugé grec en faisant payer leurs leçons. Selon les lois de l'honneur, l'ami pouvait avoir recours à la fortune de son ami, mais le maître ne devait pas toucher un salaire.
Cependant Socrate, qui reproche aux Sophistes de trafiquer de la sagesse, conçoit lui-même une organisation de l'enseignement supérieure à l'hétairie : il demande à être nourri au Prytanée, il prétend donc que l'enseignement doit être considéré comme un service public et rétribué par l'État. Il semble qu'il condamne implicitement ainsi l'enseignement soutenu parles dons volontaires, aussi bien
que l'enseignement salarié des Sophistes. Les hétairies, en fait, seront difficilement assez riches pour subvenir à l'entretien d'Écoles florissantes, comme le Stoïcisme, par exemple. Le vœu de Socrate devait se réaliser à Rome, sous l'Empire; Vespasien et Domitien fondent des chairespubliques d'éloquence;, Marc-Aurèle, des chaires de philosophie pour les principales sectes.
Ainsi donc, à l'origine, des amis ont pu s'entendre pour organiser et faire vivre l'enseignement philosophique; mais cet enseignement, en se développant, a brisé le cadre étroit de l'hétairie; il a vécu de sa vie propre, il n'a plus eu besoin, pour se constituer, de l'attrait d'un commerce intime ; au lieu de se renfermer dans un cercle intelligent d'amis, il est entré dans la vie des peuples; il ne s'est plus adressé à quelques-uns, mais à tous; enfin il a demandé ses moyens d'existence, non plus à des donateurs volontaires, mais à l'État, son protecteur obligé. Entre l'hétairie philosophique et l'enseignement officiel, il y a eu, sans doute, bien des intermédiaires; nous n'avons pas à les signaler; il nous suffit de retenir que l'enseignement s'éloigne de plus en plus de sa première forme : l'amitié se retire des institutions qu'elle a fondées.
Mais l'amitié n'a pas été seulement pour les Écoles un& condition dexistence matérielle, elle a été un lien moral. Que l'enseignement pût vivre en dehors de l'hétairie, c'est ce que prouve l'exemple des Sophistes, et ce que chacun concevait sans peine; mais qu'il pût rencontrer une forme plus heureuse et, au point de vue moral, une organisation meilleure, c'est ce que Socrate et la majorité des philosophes auraient mis en doute. II semblait que l'accord des esprits dût être complété par l'union des cœurs. Or, en fait, les Écoles antiques, qui aspirent à être des réunions d'amis, sont à peine des écoles, ou sont des écoles animées d'un esprit sectaire. Les Socratiques, si divisés d'opinions et de tendances, si unis dans leur attachement
au maître, forment une hétairie, mais non pas une Ecole proprement dite.
Par contre, le Pythagorisme et l'Épicurisme, donnant pour base à l'amitié l'attachement à une doctrine commune, sont des sectes étroites, intolérantes et jalouses. L'amitié du maître et des disciples n'est donc désirable qu'autant qu'elle ne nuit pas à l'indépendance des esprits, qu'elle ne conduit pas ou ne se réfère pas à ce principe, que l'acquiescement à la vérité nous engage envers celui qui l'énonce, et que l'hérésie est une trahison. Les rapports de maître à disciple ne sont pas ceux d'ami à ami : l'amitié réclameune entière confiance, et l'enseignement fait appel à l'examen critique, à laréflexionindividuelle. La forme d'hétairie, donnée aux Écoles, pouvait donc nuire à la liberté de l'enseignement. L'enseignement sophistique est-il préférable ? Les Sophistes allaient de ville en ville et n'avaient pas de disciples attitrés. Ils avaient des admirateurs, ils n'avaient pas d'amis. Mais leurs adversaires leur reprochent de viser à éblouir les esprits plus qu'à les instruire, de poursuivre le succès plus que la vérité. Ils remplacent les séductions de l'amitié par la fascination de la parole. L'enseignement trouvera sa véritable voie, non en reniant l'amitié, mais en l'enfermant dans son domaine propre, c'est-à-dire en maintenant à côté, ou plutôt en élevant au-dessus, le respect des intelligences. Amicus Plato, sed magis arnica veritas.
Si le point de vue de Pythagore eût prévalu, si les adeptes de la philosophie se fussent groupés en sociétés d'amis, l'enseignement philosophique serait devenu une coterie, le mouvement et la vie s'en seraient retirés ; il aurait manqué « de ce sel de la contradiction, sans lequel toute vérité risque de se corrompre * ». L'amitié elle-même aurait dégénéré en esprit de secte. De toute façon, l'hétairie