‹ L'amitié antiqueChapitre 190 sur 194 · Renouvier · texte numérisé non relu

Renouvier

philosophique devait donc se transformer et disparaître.

L'amitié qui s'établit entre le maitre et les disciples est la vie de l'enseignement ; mais, si elle en peut être la condition, elle n'en est pas la fin. Les Anciens ont soutenu que l'intérêt qu'on prend à la vérité vient seulement du désir de la communiquer : c'est faire passer l'enseignement avant la science. Dès lors on ne se vouerait pas à la recherche de la vérité ; on s'attacherait au commerce délicieux des esprits. L'enseignement serait à lui-même sa finr ou plutôt il serait une occasion ou un prétexte à cultiver l'amitié ; lès intelligences goûteraient en commun la joie de comprendre ; ce serait le triomphe, non de l'amitié proprement dite, mais de l'amitié intellectuelle. L'étude serait alors un dilettantisme, ayo\-q, otium, et l'amitié seréduirait à la sympathie des intelligences.

L'histoire de l'amitié est donc liée à celle de l'enseignement philosophique en Grèce. L'enseignement a dû à à l'amitié ses conditions d'existence matérielle, sa force communicative, son empire sur les âmes; mais il lui a dû aussi quelques-uns de ses défauts : son dilettantisme, ou son esprit de secte et d'intolérance, si contraire au génie «le la Grèce. L'amitié, impliquée dans les rapports demaître à disciple, faussait ces rapports; et l'enseignement à son tour, développait l'esprit sectaire et altérait la pureté* du sentiment de l'amitié.

De là, on peut conclure que le milieu social ne suffît pas à expliquer les sentiments, car il les déforme autant qu'il les développe. Il semble que l'amitié ne trouve pas seulement dans les mœurs scolaires de la Grèce un milieu favorable, qu'elle soit le produit de ces mœurs, parce qu'elle en reflète l'image. En réalité, elle a sa vie propre, sa logique intérieure ; elle se développe à la faveur ou à rencontredes circonstances, mais suivant ses lois. Elle peut prendrela forme d'une liaison philosophique, elle peut être une amitié de maître à disciple, mais elle est si peu vouée à

une telle forme, qu'elle ne révèle l'originalité de sa nature qu'autant qu'elle s'en dégage.

Au reste, l'amitié se développe dans des milieux divers, comme ces plantes vivaces qui s'accommodent de tous les terrains. On dit que le Grec déserte son foyer pour l'agora et remplace les affections de famille par l'amitié. Mais ce qui est retiré à un sentiment, par exemple à l'amour, n'est pas nécessairement acquis à l'amitié. Il n'y a pas d'alchimie morale. L'amitié n'est pas la métamorphose de l'amour : elle est un sentiment distinct, original. En général, un sentiment ne sort pas d'un autre, mais il s'en dégage. C'est en ce sens qu'en Grèce l'amitié prend, non pas la place de l'amour, mais la place laissée vide par l'amour.

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