Sénèque, ibid
Dugas. Amitié. 2
conçue comme un échange de services matériels et une mise en commun volontaire des ressources de chacun . Toutefois l'aide réciproque n'est pas le tout ni môme l'essentiel de l'amitié, puisque les services eux-mêmes valent surtout, comme marque d'affection.
Bientôt l'amitié sera considérée à part de ses avantages matériels et cultivée pour elle-même. Elle se définira alors, non la communauté des biens, mais la communauté des sentiments. L'amitié, selon Aristote, est une « communauté l )>; le degré d'affection qui existe entre les personnes se mesure au nombre des choses ({il elles incitent en commun; ainsi l'amitié la plus forte est celle des frères et des intimes, entre qui « toutes choses sont communes »; entre concitoyens ou entre étrangers, l'amitié est moindre, parce qu'elle ne va pas sans réserves, sans « choses mises à part ».
Quelles sont donc, en dehors de la communauté des biens, les différentes espèces de communauté dont l'amitié est faite? C'est d'abord la « communauté de vie » (to cuÇ-îjv). Ce rapport est encore tout extérieur. Pour devenir amis, dit un proverbe antique, il faut avoir mangé ensemble un boisseau de sel. Dans le fait de partager la môme vie, le sentiment de l'amitié entre-t-il donc déjà ? Et, s'il n'y a pas d'amitié possible sans vie commune, ne peutil y avoir de vie commune sans amitié?
C'est ce qui semble malaisé à soutenir et ce qu'Aristole pourtant a soutenu. L'amitié, suivant lui, serait si naturelle aux hommes que le seul rapprochement doit développer entre eux des liens d'affection.
Il suffit qu'il s'agisse d'une société entre hommes pour qu'il y ait çtX-a; il n'admet pas que des hommes puissent s'unir
1. Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, ix, 1159 B,èv xotv«v:a êaTiçpiXfa — xoivom'a (de /.oiva).
à la façon des bêtes sans raison, qu'une société d'hommes soit jamais un pur troupeau; ce que les Anglais nomment gregarious n'a point de caractère humain. Dès que les hommes s'unissent, si rudimentaire que soit cette union, si intéressé que soit le motif de s'unir, il y a quelque chose qui a son principe dans la volonté et sa règle dans la droite raison; il y a des droits et des devoirs, au moins entrevus, et il y a, à l'origine, un sentiment aussi vague, aussi imparfait que l'on voudra, mais un sentiment1.
Ne voil-on pas, par exemple, s'établir entre ceux qui naviguent ensemble, une liaison passagère 2 ? La vie commune se traduit donc par amitié. D'autre part, si l'on devient amis par le fait de vivre ensemble, quand on est amis, on. aspire à vivre ensemble. Ainsi la vie commune est à la fois l'occasion et la fin de l'amitié.
« Être avec les gens qu'on aime, dit La Bruyère, cela suffit : rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses différentes, mais auprès d'eux, tout est égal3 » — « Il nous vient de la joie de ceux que nous aimons, même quand ils sont éloignés, a dit aussi Sénèque; mais cette joie est une ombre vaine. La vue, la présence et la conversation causent un plaisir réel et vivant4. »
L'amitié, c'est donc le lien moral qui s'établit entre les hommes vivant ensemble, c'est le sentiment qui leur fait goûter la joie d'être ensemble. C'est par elle qu'une réunion devient union.
Mais ce n'est pas assez pour des amis de ne se quitter point; partager la même vie, ce n'est pas habiter côte à côte, c'est être unis de sentiments et de pensées. On préciserait le sens du mot « communauté de vie » en le remplaçant par celui de « communauté de sentiments » (ôp.dvoc<x).
1. Ollé-Laprune, Introduction à la Morale à Nicomaque, édition Belin, p. 29.