II. — Les théories
Il y a deux périodes dans l'histoire des sentiments: l'une romanesque, l'autre réaliste. Dans la première, les sentiments s'ignorent eux-mêmes, sont hors de la nature et cherchent leur voie; ils n'ont pas de nom défini, étant des aspirations confuses; ils produisent dans le même temps des vertus sublimes et des vices grossiers; ainsi l'amour est en Grèce un penchant infâme et un principe d'honneur. Dans la deuxième période, les sentiments se révèlent dans la vérité de leur nature; on saisit leurs traits distinctifs, leur physionomie propre. L'homme lit dans son cœur, la psychologie est née. Les sentiments sont étudiés en euxmêmes, rattachés à leurs effets; on ne les confond plus entre eux, on démêle les éléments propres à chacun.
Le romanesque vit d'équivoques. Ainsi ce qu'on appelle l'amour grec est un vice contre nature, mais c'est aussi la camaraderie innocente des jeunes gens de la palestre, ou la passion qui soulève le cœur des héros. Ses transformations cachent sa nature et déconcertent la pensée. On ne sait si l'on est en présence de l'amitié, de l'enthousiasme de
la vertu, ou de ce qu'Arislote appelle la « bestialité ». On est partagé entre l'admiration et le dégoût. On voudrait savoir si l'amour grec est une perversion de l'instinct sexuel ou s'il se réduit à l'amitié, s'il est le pur enthousiasme des âmes vertueuses ou s'il est une forme du délire erotique. La théorie romanesque ne s'embarrasse pas de ces distinctions. Elle consiste à attribuer à l'amour des effets qu'il n'est pas en sa nature de produire : c'est ainsi qu'elle lui fait honneur des vertus héroïques. Plus exactement, elle estl'attribution de faits multiples, hétérogènes et contraires, à une cause unique, qui n'est pas définie. Ainsi, l'amour grec, dont on ne peut dire s'il est l'amour ou l'amitié, explique le courage à la guerre (Bataillon sacré), l'amour de la liberté ^Harmodius et Aristogiton), la vertu et l'honneur, et ne laisse pas d'engendrer aussi des vices honteux. Il ne paraît pas être une passion, sur laquelle s'exerce la volonté humaine, mais une force mystérieuse de la nature, grossière en son principe, sublime en ses effets.
Le romanesque se réfute lui-même : il se perd par l'outrance, il est voué aux excès. L'antiquité a eu ses romans de chevalerie : Platon et Plutarque célèbrent les prouesses des amants. Elle a eu aussi son don Quichotte : c'est le Toxaris de Lucien. Lucien parle de l'amitié comme Platon de l'amour. Il semble prendre à son compte la thèse du romantisme; il exalte la passion. Il soutient que l'amitié n'est pas justiciable des lois morales, qu'elle tire sa valeur de l'intensité de la passion, et ne se signale pas moins par le crime que par la vertu. En fait, les exploits ou prouesses des amis, dont le récit remplit le dialogue de Lucien, sont des actions extraordinaires, éclatantes, héroïques, mais qui sont fort loin d'ôtre toujours estimables. Ce dialogue paraît être une satire des idées et des mœurs des Grecs et une apologie paradoxale des Scythes, dont le nom est pris ici au sens générique, et comme synonyme de Barbares. Les Grecs ne rendent pas justice à l'amitié; ils la considè-
rent comme une vertu qu'ils pratiqueraient seuls. En réalité, elle est une passion, et, dans l'ordre de la passion, tous les peuples sont égaux, si môme les Barbares ne l'emportent pas par la fougue et l'élan. L'amitié n'est ni grecque ni barbare, elle est simplement humaine *.
1. Telle est la thèse qui ressort des piquants récits du Toxaris : la Scythie est pour les Grecs ce qu'est pour nous le Monomotapa : un pays de roman.
Deux vrais amis vivaient au Monomotapa :
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Les Scythes ont des mœurs cruelles et des vertus héroïques : ls se nourrissent du cadavre de leurs pères, mais ils donnent des preuves d'amitié, en comparaison desquelles celles des Grecs paraissent des « jeux d'enfants ». Ce sont « des massacres sans nombre, des guerres, des morts, que les amis endurent les uns pour les autres » (xxxvi). C'est d'ailleurs un fait que la guerre est favorable à l'éclosion de l'amitié, et les Scythes vivent dans « des guerres perpétuelles ». Ils ont institué l'amitié comme moyen de défense ; ils s'en font dans les batailles « une arme invincible » (ibid.). L'amitié est en outre chez eux un objet de vénération et de culte. Ils ont élevé un temple à Oreste et à Pylade, et leur offrent des sacrifices ; ils leur pardonnent d'avoir envahi leur pays, pillé et massacré leur roi, et ils honorent en eux « les génies tutélaires de l'amitié ». S'ils sont battus à la guerre, mais qu'il se produise dans leurs rangs quelque beau trait d'amitié, ils se consolent de leur défaite (xli). Ils comblent d'honneur les amis illustres, les nourrissent aux frais de l'État (xli) et les ensevelissent dans le même tombeau (xliii). Chez eux, l'amitié est un pacte qui se conclut suivant un rite barbare. Les amis font le serment de vivre toujours ensemble et de mourir, s'il le faut, l'un pour l'autre. On procède ainsi. Après s'être incisé ensemble le bout des doigts, on en fait couler le sang dans un vase; chacun y trempe la pointe de son épée, et tous deux, penchés sur le vase, boivent le sang qu'il contient. A partir de ce moment, rien ne doit plus les séparer x » (xxxvn). L'amitié scythe ne connaît pas d'autre loi que celle de la passion. Lucien compte parmi ses exploits un meurtre accompli par trahison et un enlèvement (Histoire de Macenlas, de Lonchale et d'Arzacomas). Cette passion brutale ne va pas d'ail-
1. Cf. Hérodote, Melpomène, lxx. Lucien rapporte un autre usage du même genre, le serment de la vendetta, qui consiste à marcher sur la peau d'un bœuf (xlvih).
Dugas. Amitié. 19
Il n'y a entre l'amitié des Grecs et celle des Scythes drautre différence que celle qu'apportent dans les mœurs des peuples la paix et la guerre : les Grecs vivent dans « une paix profonde », les Scythes « dans des guerres perpétuelles ». Sous l'influence des mêmes sentiments, on voit s'accomplir dans les deux pays à peu près les mêmes prodiges. L'amitié, devant laquelle Grecs et Barbares sont égaux, ne se renferme pas dans les limites étroites de
leurs sans délicatesse. Lorsque Macentas amena à Arzacomas la princesse Mazaïa qu'il avait enlevée pour lui, son ami voulut le remercier. « Gesse, lui dit Macentas, de me traiter comme un autre toi-même. Me remercier de ce que j'ai fait pour toi est la même chose que si la main gauche savait quelque gré à la droite des services qu'elle en aurait reçus ». L'amitié ne laisse pas place dans l'âme à d'autres sentiments. Le feu prend à la maison où logeait Abouchas. « Il se réveille et, au lieu de secourir ses en fants qui criaient, s'arrachant même des bras de sa femme qui s'attachait à lui, il se lève, lui ordonne de se sauver, court à son ami Gudanès, l'emporte dans ses bras, descend et s'élance hors de la maison par un endroit que les flammes n'avaient pas encore embrasé ».
L'amitié grecque n'est pas d'autre nature que celle des Scythes. Elle se traduit par d'autres actes, mais elle est la même passion, emportée et furieuse. Ainsi, elle est plus forte que l'amour, que es préjugés, que l'honneur. Le dévoûment des Grecs en amitié parait moins héroïque; au lieu de se marquer par de beaux coups d'épée, il consistera, par exemple, à épouser une fdle laide et sans dot. Mais Lucien ne l'en juge pas moins méritoire. Zénothémis, par amitié pour Ménécrate, épousa sa fille, qui avait la moitié du corps desséché, un œil éraillé et qui tombait en épilepsie au croissant de la lune ; lui-même était riche, « bel homme et d'une taille avantageuse ». On ajoute qu'il aima sa femme. « Non seulement il ne rougit pas de l'avoir épousée, il s'en fait même un honneur, et montre par là qu'il ne fait cas ni de la beauté-, ni des richesses, ni de l'opinion publique ». Le héros de cette histoire est de Marseille, son narrateur aussi. Elle a dans tous ses détails la saveur méridionale. Une autre histoire, celle de Dinias et d'Empédocle, montre que l'amitié ne se rebute pas des affronts, des mauvais traitements, qu'elle est aveuglément et passionnément dévouée. Le récit du testament d'Eudamidâs est plus célèbre et plus touchant. On en peut lire le récit et le commentaire dan^ Montaigne (Essais, liv. I, ch. xxvn).
de la moralité ; elle pousse au meurtre, comme elle inspire le dévoûment, elle est toujours et uniquement une passion qui se satisfait elle-même. Elle est amorale; c'est là le secret de sa puissance, les plus grandes forces étant celles qui sont déchaînées et libres.
En bonne logique, de la conception romanesque de l'amitié et de l'amour peut indifféremment sortir le pessimisme ou l'optimisme. Il est aussi naturel d'imputer à l'amour la folie et le crime que de lui faire honneur de la vertu héroïque. Il y a autant de vérité psychologique dans le Toxaris que dans le Banquet, dans le roman de Don Quichotte que dans les épopées chevaleresques.
A la théorie romanesque s'oppose la théorie réaliste, qui traite l'amour comme un fait, le ramène à la nature, le réduit à lui-môme. Pour Platon, l'amour n'est pas l'amour, au sens vrai et précis du mot, c'est la floraison de tous les beaux sentiments. Par réaction contre le romanesque, certains philosophes simplifient l'amour et le réduisent à l'instinct sexuel. Tel est le point de vue d'Épicure, lequel distingue dans l'amour le besoin et la passion, le besoin qui est naturel et veut être satisfait, la passion, qui est un besoin factice ou le produit de l'imagination et qui doit être combattue. La théorie romanesque tend à exagérer le rôle de l'amour, la théorie réaliste à le réduire. Le réalisme prétend rester dans la vérité psychologique, que la théorie romanesque dépasse ; mais, en réalité, il reste au-dessous de cette vérité. H soutient que l'amour ne peut se dégager des sens et il nie l'élan qu'il communique aux âmes.
Il était réservé à Plu tarque de concilier le réalisme et la théorie romanesque, en complétant l'une par l'autre. Plutarque définit nettement l'amour, le rapporte à son véritable objet, qui est l'union des sexes. Il regarde l'amour de l'homme et de la femme comme seul légitime ; mais il attribue à cet amour les vertus héroïques, dont Platon faisait trop exclusivement honneur à l'amour entre hommes.
Ainsi, peu à peu, se précise et se complète la notion de l'amour.
On a dû suivre cette évolution, parce que c'est du jour où ils ont donné à l'amour son vrai sens que les Anciens ont réellement connu l'amitié. Longtemps ils se sont mépris sur leurs sentiments : l'amitié recouvrait l'amour et l'amour communiquait à l'amitié sa flamme. Il faut ajouter que l'amitié antique n'a pas été altérée seulement, mais encore accrue et poétisée, par l'amour; et plus tard, lorsqu'elle s'en distingue, il lui arrive de perdre en force ce qu'elle gagne en pureté.
D'une manière générale, l'amitié fut lente à se dégager des autres sentiments, à prendre conscience d'elle-même, à accuser son originalité. C'est ainsi qu'elle a peine à se dégager même de son contraire. Longtemps, en effet, on admet qu'elle est inséparable de la haine; que les amitiés ardentes impliquent ou entraînent des haines fortes et sauvages. Il est aussi naturel, il paraît donc aussi légitime aux Grecs de haïr ses ennemis que d'aimer ses amis. C'est ce que professent ouvertement les Gnomiques, les Sages, Thaïes, Solon, Théognis, et aussi Socrate et Plutarque. C'est ce que n'avouent plus, c'est ce que ne laissent pas d'admettre encore, soit tacitement, soit à leur insu, les plus hautes morales de l'antiquité: le Platonisme et le Stoïcisme. Toutefois le rationalisme antique reniera le le droit de haïr ; mais les Anciens maintiendront comme une loi psychologique la solidarité de l'amour et de la haine, entendus seulement, il est vrai, comme des passions animales ; car il est au pouvoir de la volonté et de la raison de refouler les instincts, partant de faire évanouir la haine et d'établir le règne définitif et exclusif de l'amour. L'amitié ne se sépare donc de la haine qu'autant qu'elle s'affranchit de la passion.
De tous les sentiments, le plus envahissant, celui contre lequel l'amitié a le plus à se défendre, est l'amour-propre.
L'amitié est la défaite de l'amour-propre; toutefois, elle cède en un sens au sentiment qu'elle combat, car elle serait imparfaite, si elle ne jouissait pas d'elle-même, si ce qu'on appelle son désintéressement n'était pas un attachement exclusif à son intérêt propre. De son côté, l'égoïsme serait bien grossier, s'il se privait des joies de l'amitié. L'amitié et l'amour-propre sont donc solidaires : l'un quelconque apparaît comme le triomphe de l'autre, ils se limitent réciproquement. De là vient qu'on a tant de peine à les distinguer. On doit éviter également de les poser l'un en face de l'autre comme indépendants et de les réduire l'un à l'autre.
Telle est l'analogie de l'amitié et de l'amour-propre que l'amour-propre sert à définir l'amitié. Mon ami, dit-on, est un autre moi-même. Cela veut dire, non seulement que je l'aime comme moi-même, mais que je ne le distingue plus de moi-même. « Insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » Sans doute, l'amitié paraît s'opposer à l'amour-propre, mais c'est qu'en regard de telle forme d'amour-propre, on ne place pas l'espèce correspondante d'amitié. Le grossier amour de soi cadre de tous points avec l'amitié commune, et l'amour de soi, noble et légitime, avec l'amitié parfaite. Le désintéressement de l'amitié n'est que le plus haut degré de l'amour de soi (Aristote).
Dès lors, on s'explique qu'on ait tenté de faire sortir l'amitié de l'amour-propre. L'amitié jouit d'elle-même, n'est-ce pas là de l'égoïsme ? Mettre son bonheur à faire le bonheur d' autrui, n'est-ce pas le triomphe d'un amourpropre raffiné ? Pourtant il n'y a pas d'égoïsme absolu. Épicure, dit Épictète, sert l'humanité à sa manière, il lui consacre ses veilles ; professer l'égoïsme, parce qu'on le regarde comme le secret du bonheur, c'est se dévouer à autrui ; sans doute, c'est insulter en paroles à la générosité de la nature humaine, mais c'est l'attester en fait, c'est la prêcher d'exemple. Marc-Aurèle dit de même : les hommes
ont beau renier les sentiments humains, « ils sont arrêtés, la nature est la plus forte. Tu verras ce que je te dis, si tu y prends garde. Oui, on trouverait plutôt un corps terrestre sans rapport avec un autre corps terrestre, qu'un homme, ayant rompu tout commerce avec un autre homme. » La théorie de l'amitié intéressée se contredit donc elle-même l.
Mais il n'y a pas non plus en amitié de désintéressement pur. Aristote dit que l'ami ne consentirait jamais à perdre son ami; il n'irait pas jusqu'à souhaiter à son ami les plusgrands des biens et, par exemple, qu'il fût dieu. Les Anciens ont connu et réfuté par avance la doctrine du pur amour.
L'utilitarisme est moins contraire à l'amitié que le mysticisme. L'amitié est un sentiment humain; elle n'est pas compatible avec la « sagesse », Le sage se suffit h lui-même et n'a pas besoin d'amis (Platon, les Stoïciens). Mais l'homme purement homme, celui qui n'est ni une brute ni un dieu, ne peut se passer de la société de ses semblables. Fût-il matériellement au-dessus du besoin, il ne peut être heureux qu'autant qu'il vit dans la société d'autres hommes et goûte les joies de l'amitié. L'amitié est donc un besoin de la nature humaine. De là vient que, si elle s'oppose à l'amour-propre, elle n'est point pourtant un détachement mystique. Elle n'est ni l'égoïsme pur ni le désintéressement absolu; il faut voir en elle une rencontre originale, une fusion harmonieuse de ces deux sentiments. Ainsi certains composés chimiques ont une véritable individua lité et des propriétés distinctes.
L'amitié a un double intérêt à se distinguer de l'amourpropre. Il y va de son existence et de son honneur. Au contraire, elle irait volontiers se perdre dans la philanthropie. En général, un sentiment est menacé dans son indépendance, dans son originalité, non par les sentiments infé-