‹ L'amitié antiqueChapitre 192 sur 194 · Entr., II, xx. — M.-A., IX · texte numérisé non relu

Entr., II, xx. — M.-A., IX

férieurs et rivaux, mais par les sentiments supérieurs et de même ordre, contre lesquels il n'est protégé, si j'ose dire, ni par un instinct de défense personnelle, ni par le souci de sa dignité propre. L'amitié cependant non seulement se distingue en fait, mais encore doit se distinguer de la philanthropie.

Ces deux sentiments diffèrent en nature et en degré. L'amitié implique une préférence, un choix; elle est partiale, exclusive et jalouse. On aime ses amis pour euxmêmes, c'est-à-dire pour ce qui les distingue des autres. On ne peut avoir beaucoup d'amis; d'aucuns disent qu'on n'en peut avoir qu'un. Il est donc naturel, mais est-il légitime d'aimer ses amis plus que les autres hommes? L'amitié ne contredit-elle pas la justice? N'est-elle pas un vol fait à l'humanité ? Dès lors, ne doit-elle pas se convertir en philanthropie ou disparaître ? Sans rien préjuger encore de la valeur morale de l'amitié, il faudrait savoir si l'amitié dérive de la philanthropie ou la philanthropie de l'amitié. Car, si la dialectique du cœur est la même que celle de l'intelligence, si les affections particulières précèdent l'amour du genre humain et seules le rendent possible, l'amitié demeure, au moins comme condition de la philanthropie ; elle a sa place marquée dans l'évolution des sentiments. En effet, c'est par la pratique de l'amitié que la civilisation a fait l'apprentissage des vertus sociales; et la philanthropie n'est qu'une amitié refroidie. Il faut donc entretenir l'amitié, comme le foyer où s'alimente l'amour du genre humain.

En outre, l'amitié a sa valeur propre. D'abord elle se renferme dans les limites de la justice et ne fait point tort à l'amour de l'humanité. De plus, elle est supérieure à cet amour. Aimer une personne pour l'humanité qui est en elle, comme dit Kant, ne revient pas à aimer cette personne pour elle-même. Aimer tous les hommes et n'aimer personnellement aucun d'eux, telle est la définition de la phi-

lanthropie. On sait que la philanthropie stoïcienne implique le détachement à l'égard des personnes, et exclut la pitié et la tendresse. La philanthropie en général est à peine de l'amour1. Elle ne mérite pas qu'on lui sacrifie l'amitié, à laquelle, si on la considère en elle-même ou en tant qu'affection, elle est moralement inférieure. L'amitié a le droit de vivre, car elle est conciliable avec l'amour de l'humanité, si môme elle n'engendre pas cet amour, et elle a de plus sa moralité propre.

Si l'amitié cesse d'être, par cela seul qu'au lieu de s'attacher à une personne, elle s'étend à tous les hommes, a fortiori ne se retrouve-t-elle plus dans l'amour du Bien absolu, auquel les métaphysiciens ramènent tout amour. S'il y a un Bien absolu, il y a aussi un amour unique ; car on n'aime pas, dit Platon, la chose qu'on aime en vue d'une autre, c'est proprement cette autre qu'on aime. L'amour intelligible, qui a pour objet l'absolu, exclut tout autre amour, et particulièrement l'amitié.

L'amitié a sans doute sa place dans la dialectique des sentiments. Elle est l'amour qu'éprouvent l'une pour l'autre deux âmes portées d'un même élan vers le Bien. Mais, quand chacune d'elles entre en possession du Bien, elle s'attache uniquement au Bien, elle n'a plus d'autre amour. Que serait en regard de la Beauté en soi toutes les beautés mortelles? s'écrie Diotime. Que serait l'amitié en regard de l'amour divin ? Les néo-platoniciens disent aussi

1. La philanthropie d'aujourd'hui, si différente de la philanthropie stoïcienne, a pourtant avec elle ce caractère commun : le détachement. Cf. Tolstoï : « Le plus grand péché d'aujourd'hui : l'amour abstrait des hommes, l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin... Aimer les hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne rencontrera jamais, c'est si facile ! On n'a besoin de rien sacrifier. Et on est si content de soi ! La conscience est bernée... Non. Il faut aimer le prochain, celui avec qui l'on vit, et qui vous gêne » (cité par Romain Rolland, Rev. de Paris, 1" avril 1911). Le prochain, celui avec qui l'on vit, à qui l'on se dévoue, c'est ce que les Anciens appelaient l'ami.

que l'amitié, qui réalise l'union des âmes, est la meilleure préparation de l'union des âmes à Dieu.

Mais l'amour de Dieu, lorsqu'il aboutit à l'extase, exclut toute passion terrestre. Simplicius, qui déplore la disparition de l'amitié \ dans laquelle il voit un acheminement à l'union de l'homme avec Dieu, en accuse à tort les mœurs de son temps. C'est le mysticisme alexandrin qui condamne l'amitié; logiquement l'amour divin conduit au détachement des personnes. C'est ainsi que selon le dogme chrétien, Dieu veut être aimé seul, et ne permet qu'on aime les hommes que par rapport à lui; tout amour véritable est absolu ou unique.

L'amitié disparaît donc, toutes les fois qu'elle cesse d'être à elle-même sa fin, soit qu'on la considère comme un acheminement à l'amour divin, à l'extase, soit qu'on la présente comme une école de vertu, de sagesse, d'héroïsme et de courage. L'amitié ne doit pas être un moyen d'acquérir la sagesse ; il est vrai seulement que l'acquisition en commun de la sagesse resserre entre les âmes les liens de l'amitié. L'amitié ne doit pas être non plus une simple initiation à la vie divine; mais il se peut que l'union religieuse des âmes fortifie l'amitié. En un mot, il importe que l'amitié garde son originalité, et ne soit subordonnée à aucune autre affection.

Ce n'est pas qu'on ne doive distinguer son développement historique de son développement logique. En un sens, l'amitié gagne à être confondue avec l'amour, avec la philanthropie ; elle a alors une vitalité double, elle prend un développement anormal, mais puissant. Il est bon que l'amitié ait revêtu toutes les formes, qu'elle se soit montrée erotique, humanitaire, philanthropique. On la connaîtrait moins, si on ignorait ses transformations diverses, ses

1- 'H xaOapà <pi\la. tàç œfraç <|iu yàç sîç evwotv awdfouaa, |j.eX^Tr) xaXXtVrr) ■rijç 7tpoç Otôv évcoolwç. Simplicius, Comm. d'Épicl., ch. xxx.

égarements, si on ne l'avait pas vue en conflit avec d'autres passions. Il n'en demeure pas moins vrai que l'amitié doit se dégager de l'amour, de l'amour-propre, de la philanthropie, de l'amour divin, et qu'elle ne commence à exister vraiment que le jour où elle prend conscience d'elle-même, où elle se pose en s'opposant à toute autre passion, où elle se constitue dans sa pureté, dans son indépendance, dans sa distinction originale.

Quand l'amitié ne subit pas l'influence des autres sentiments, elle leur fait sentir son influence. Elle affine l'égoïsme, elle épure l'amour des jeunes gens, elle ouvre les voies à l'amour de l'humanité. L'égoïsme ne se satisfait pas lui-même, il envie à l'amitié ses joies, il se persuade qu'il n'y a pas de plus grand bonheur que celui qu'on trouve à faire le bonheur d'un ami. La philanthropie est l'amitié généralisée. Ainsi l'amitié façonne les autres sentiments à son image. Bien plus, alors qu'elle leur laisse leur originalité, elle les renouvelle, leur communique son âme.

Mais ce qui met l'amitié à part de toutes les affections, c'est qu'elle est volontaire, qu'elle se fonde sur un choix. C'est la nature qui nous fait hommes, frères, parents, c'est notre volonté qui nous rend amis. Suivant Epicure, le sage s'affranchit des conventions de la société et même des lois de la nature ; il ne relève que de lui-même; toutes ses affections sont libres, c'est pourquoi il se dégage des liens de la cité, de la famille et cultive l'amitié.

L'amitié, en effet, est un libre engagement, ou, comme dit Platon, une servitude volontaire, êôeXoS&uXeiV,. On est tenu de remplir les devoirs de père, de frère, tandis qu'on accepte et choisit les fonctions d'ami. L'amitié exclut la contrainte, le devoir, elle a pour mobile unique l'agrément ou l'attrait. Dans l'antiquité, les obligations sociales, qui pesaient sur les hommes, étaient multiples, étroites et tracassières; les charges du citoyen (AstToupyat) étaient lourdes; l'individu était le serviteur de l'État. Si on loue

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Épicure d'avoir fait tomber les chaînes de la superstition, il faut l'approuver aussi d'avoir, par le môme principe, combattu le despotisme de l'État.

Dans la vie antique si réglementée, si ritualiste, l'amitié représente la libre disposition de soi. La cité absorbait l'individu, la famille ; de là le prix qu'on devait attacher aux affections électives, à celles qui restent renfermées dans cet « asile impénétrable du cœur que rien ne peut violer». Le charme particulier de l'amitié vient de ce qu'il est un lien accepté, non subi. Il ne suit pas de là sans doute, comme le prétend Épicure, que l'amitié doive remplacer toutes les affections, mais il est vrai qu'elle est moralement supérieure à toutes, et qu'elle doit, suivant la théorie stoïcienne, leur servir de modèle. La nature nous impose des devoirs; ce n'est pas assez de les remplir, il faut les prendre à gré ; il faut que le devoir, cette règle de contrainte, se change en loi d'amour. En d'autres termes, il faut que toute affection ressemble à l'amitié.

Sans doute on ne choisit pas son père comme on choisit son ami; toutefois, onn'a vraiment les sentiments d'un fils que lorsqu'on dit comme Horace : Le père que la nature m'a donné est celui que mon cœur eût choisi L L'amitié est le seul de nos sentiments qui n'ait jamais d'autre raison d'être et de durer que sa volonté de vivre; mais les autres affections, qui dérivent des rapports naturels et du devoir, doivent elles-mêmes être consacrées par la libre adhésion du cœur, subir la transformation que Simplicius décrit ainsi :

Il faut savoir que c'est l'amitié qui communique aux relations naturelles le charme, la sympathie et la bonne volonté dans l'accomplissement du devoir. En effet, des frères, des enfants, un mari, une femme, qui ne s'aiment pas les uns les autres, lors même qu'ils observent la règle d'Épictète, qu'ils

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