Guyau, Élude sur la philosophie d'Épicièle
condition de l'ôp'voia, au sens étroit du mot. Pourtant l'amitié est devenue réellement plus étroite et plus exigeante, puisqu'elle demande compte à ceux qu'elle lie de leurs opinions, puisqu'elle réclame l'accord des intelligences et ne se contente pas d'être l'union des cœurs.
On voit que l'amitié antique évolue de la communauté des biens à la communion des esprits. Elle est d'abord conçue comme un échange de services matériels, en particulier, comme une mise en commun des richesses. Mais l'appui que se prêtent des hommes vivant ensemble n'est point l'amitié; il est l'effet de l'amitié ou sa marque extérieure. L'amitié réside dans les cœurs, non dans les actes. Qu'on ne la considère donc pas du dehors, qu'on ne la définisse pas, par exemple, la communauté des biens ou « la vie commune », mais l'accord des sentiments ou l'union des âmes. Enfin l'entente morale elle-même dépend d'une foi philosophique commune, et ainsi la maxime antique : « tout est commun entre amis », prend un sens précis. Nous n'avons rien en propre; nous appartenons, corps et Ame, à nos amis ; nous devons partager avec eux nos sentiments les plus intimes, nos pensées les plus hautes, et a fortiori de moindres biens, comme les richesses. C'est notre vie toute entière qui se trouve engagée dans une telle liaison. Ainsi nous apparaît le sens plein et riche du mot amitié dans la langue antique.