Xénophon, Mémorables, II
4. Xénophon, Mémorables, III, 1. — Platon, Thècl., 151 B. On pourrait ne voir dans ce fait qu'une preuve ordinaire et médiocre de l'intérêt que Socrate portait à ses disciples. Xénophon en parle ainsi : « Je vais montrer, dit-il, que Socrate était utile à ceux qui avaient une noble ambition, en les rendant attentifs à ce qui faisait l'objet de cette ambition. Ayant appris l'arrivée à Athènes de Dionysodore qui faisait profession d'enseigner la tactique, il alla en avertir un de ses amis qu'il savait aspirer aux fonctions de stratège. » (Mém., III. i, init.). Mais Socrate ne se contentait pas d'adresser en général les jeunes gens aux ophistes, il prenait soin de choisir les maîtres qui convenaient à chacun. Ainsi il veillait sur ceux mêmes qu'il ne jugeait pas mûrs pour son enseignement. « Quelquefois, Théétète, j'en vois dont l'esprit ne me paraît
lés, Cliérécrate et Chéréphon 4. Phédon ayant été fait prisonnier de guerre et vendu à un marchand d'esclaves, il le fit racheter par Alcibiade ou Criton. Il n'était presque aucun de ses disciples qu'il ne se fût attaché par quelque service privé. En outre, il avait pris soin qu'ils fussent attachés les uns les autres, sachant appareiller les âmes, négocier des amitiés, et en faire naître l'occasion.
Socrate à son tour est traité par ses disciples en ami. Il reçoit d'eux des services. Criton se charge de pourvoir à ses besoins. Il eût sauvé son maître si son maître eût consenti à être sauvé. Il le pria éloquemment de consentir à sorlir de prison :
Réponds-moi, Socrate : n'est-ce point par intérêt pour moi et pour tes autres amis que tu ne veux pas sortir d'ici, craignant, si tu en sors, que quelque délateur ne nous fasse des affaires en nous accusant de t'avoir enlevé, et que nous ne soyons obligés par là ou d'abandonner notre bien, ou de donner de grosses sommes d'argent, ou môme de souffrir quelque chose de pis? Si c'est là ta crainte, Socrate, bannisla : n'est-il pas juste que, pour te sauver, nous nous exposions
pas encore fécondé et, connaissant qu'ils n'ont aucun besoin de moi, je m'occupe avec bienveillance de leur procurer un établissement; et je puis dire, grâce à Dieu, que je conjecture assez heureusement auprès de qui je dois les placer pour leur avantage. J'en ai ainsi donné plusieurs à Prodicus, et à d'autres sages et divins personnages, wv -oààojs (jùv ort I^Ofo/.a llpoor/.w, :;oXXoùç os aXXoiç -oçoî; jz xat OeoJtsatoiï àvopaat. » L'expression grecque IHoor/.'x veut dire : j'ai donné en mariage. Ici Socrate entend bien parler de commerce d'esprits aussi intime que le mariage. Car, dans le même passage, il se compare aux sages-femmes, dont il définit ainsi la fonction : « N'as-tu pas entendu dire que les sagesfemmes sont de très habiles négociatrices en affaires de mariage, car elles savent parfaitement distinguer quel homme et quelle femme il convient d'unir ensemble pour avoir les enfants les plus accomplis? — Non, je ne le savais pas encore. — Eh bien, sois persuadé qu'elles sont plus fières de ce talent que même de leur adresse à couper le nombril. » Le fait d'apparier les maîtres et les disciples rentre donc dans la jj.aarpo-c!.'a (Platon, Théét., 151 B). 1. Mémorables, II, ni.
à tous ces dangers et à de plus grands même, s'il est nécessaire ? Encore une fois, mon cher Socrate, ne résiste pas, prends le parti que je te conseille *.
Il semble, si l'on compare la conduite de Socrate à celle de ses amis, que de leur côté soient la tendresse et les sentiments humains. Socrate, en s'obstinant à mourir, oublie, dit Criton, ce qu'il doit à ses amis. En effet il les expose à être mal jugés :
Je te l'avoue, Socrate, j'ai honte pour toi et pour nous, tes amis, que l'on croie que tout ceci n'est arrivé que par notre* lâcheté ; on incriminera d'abord ta comparution devant le tribunal, quand tu aurais pu éviter de comparaître, puis la conduite de ton procès, et enfin, comme le plus ridicule de toute la pièce, on nous reprochera à nous de t'avoir abandonné par crainte et par lâcheté, puisque nous ne t'avons pas sauvé, et on dira que tu ne t'es pas sauvé toi-même par notre faute, lorsque tu le pouvais, pour peu de secours que nous t'eussions donné. Penses-y donc, mon cher Socrate; avec le mal qui t'arrivera, tu auras la part de la honte dont nous serons tous couverts 2.
Socrate fut sourd aux prières de ses amis. Il voulut mourir, par obéissance aux lois. Il mourut du moins entouré de ses disciples. Depuis sa condamnation, tous les matins ils s'assemblaient sur la place publique, en face de la prison, attendant que la porte fût ouverte ; dès qu'elle Tétait, ils se rendaient auprès de lui, et y passaient ordinairement la journée. Le jour où Socrate but la ciguë, ils étaient tous là : Phédon, Apollodore, Critobule, Criton, Hermogène, Epigène, Eschine, Antisthène, Gtésippe, Ménéxène, Simmias, Cébès, Phédondès, Euclide, Terpsion ; on compte les absents : Aristippe, Gléombrote et Platon, qui « était malade ». Les dernières paroles de Socrate sont pour ses disciples ; il a éloigné de lui sa femme