III. — L'enseignement salarié combattu par Socrate
COMME CONTRAIRE A l'aMITIÉ ENTRE MAITRES ET DIS- CIPLES.
Au cinquième siècle, une révolution s'accomplit dans les mœurs scolaires de la Grèce : les Sophistes, au lieu de grouper autour d'eux des disciples, voyagent de ville en ville en quête d'auditeurs nouveaux et ils l'ont payer leurs leçons. Si leur mode d'enseignement eût prévalu, c'en était fait des écoles établies à demeure et des sociétés d'amis qu'elles avaient fait naître. Aussi leurs adversaires ne leur font-ils pas seulement une guerre de doctrines; ils leur reprochent encore d'être des étrangers ou des hôtes et de toucher un salaire. Au fond de ces derniers griefs, il y a cette pensée : les Sophistes ont rompu le lien moral de maître à disciple; n'étant pas les amis des jeunes gens, ils ne peuvent être leurs guides. L'amitié s'étant développée à côté de l'enseignement, on en était venu à croire qu'il ne pouvait exister en dehors d'elle.
Les modernes traitent de haut le préjugé antique contre l'enseignement salarié. Dans cette question, ils prennent parti pour les Sophistes contre Socrate, Platon et Aristole. Mais, si les Sophistes ont raison en principe, la thèse socratique se défend au point de vue des faits; cette thèse est sans doute un préjugé, mais un préjugé honorable. Il s'agit de savoir, non si l'enseignement peut être légitimement rétribué, mais si, en le devenant, il laissera subsister l'affection qui a présidé jusqu'alors aux relations de maître à disciple. La conséquence ici importe plus que le principe. Un enseignement nouveau tend à s'établir. Vaudra-t-il l'ancien ?
Aux yeux de Socrate, l'usage, introduit par les Sophistes et suivi par Aristippe, de toucher un salaire, porte préjudice au maître, aux disciples et à l'enseignement lui-même.
L'avantage matériel que poursuivent les Sophistes, le prix, souvent élevé, qu'ils retirent de leurs leçons, leur en fait perdre le bénéfice moral, qui serait de s'attacher leurs disciples par les liens de la reconnaissance et de l'affection l. « Celui qui promet de rendre les autres meilleurs, dit Platon, doit pouvoir compter sur leur reconnaissance et, pour cette raison, s'abstenir de leur demander de l'argent 2 ». Le maître qui prostitue la sagesse se fait mépriser de ceux qui devraient avoir pour lui les sentiments de piété et de respect qu'on a pour les parents et les dieux3. De plus, le Sophiste recrute ses auditeurs au hasard, il les subit, comme le marchand, sa clientèle; il faut qu'il leur parle, il est leur « esclave ». Socrate, au contraire, choisit ses disciples, comme l'ami, ses amis, et il ne choisit pas les plus riches, mais les mieux doués ''. Il n'est pas lié envers eux, il n'adresse la parole qu'à ceux qui lui plaisent, et ceux qui lui plaisent peuvent être pauvres, comme Antisthène, Apollodore et Aristodème '°. Enfin les Sophistes prouvent qu'ils ne sentent pas le prix de la sagesse lorsqu'ils la vendent au premier venu. La sagesse doit être donnée en présent comme l'amoui et ne doit pas être vendue6. Socrate distingue avec profondeur l'enseignement philosophique de l'enseignement spécial et technique. Le second représente un service matériel, qui peut être évalué en argent. En tant que les Sophistes professent l'hoplomachie et la stratégie, comme Euthydème et Dionysodore, ils sont en droit d'exiger un salaire. Mais trafiquer de la sagesse, c'est méconnaître sa dignité et son prix et c'est ignorer la façon dont elle se communique. Celui qui est assez heureux pour posséder