Sénèque, Ép., VI, VII
comme une condition du bonheur. Si on enseigne la vertu, comme le croient Socrate, Platon el les Stoïciens, on pourra donc enseigner l'amitié. S'il y a un art d'être heureux, cet art comprendra celui de pratiquer l'amitié.
Socrate se donne pour tache particulière de recruter des amis, et, comme il y réassit grâce à l'ardeur de son zèle et à la sûreté de son flair psychologique, il se croit en droit de poser des règles, tirées de son expérience personnelle, et de ramener à un art la négociation des amitiés. Puis il démontre l'utilité de cet art et s'élève à des considérations générales sur l'amitié, son origine et son fondement. Ainsi sont nées les théories philosophiques dont l'étude fait l'objet du présent ouvrage. A l'origine, on a uniquement en vue de susciter l'amitié; on la recommande plus qu'on ne la définit, on la représente à la fois comme honorable et avantageuse, on la vante, on l'exalte. Mais, pour la faire valoir, on a besoin de la connaître. D'ailleurs l'amitié inspire une curiosité sympathique. On l'étudié donc en elle-même et pour elle-même; on l'analyse, on indique ses caractères, ses espèces, on remonte à son origine, on suit sa genèse. On fait, en un mot, la psychologie de l'amitié. Mais la psychologie n'est elle-même qu'un acheminement à la morale. L'amitié est une société particulière, ayant ses habitudes, ses moeurs, ses lois. On la décrit comme on décrirait une institution. On définit les devoirs et les droits des amis. Les Anciens se sont bien moins étendus sur la psychologie de l'amitié que sur ce que j'appellerai sa jurisprudence morale. Même, après avoir posé les règles, ils se sont enquis des exceptions : de l'éthique de l'amitié est sortie la casuistique avec son détail minutieux et infini.
On a dit que l'amitié avait été un objet d'enseignement. Gela doit s'entendre en deux sens : i° On a enseigné l'art d'acquérir des amis, comme on a enseigné l'art d'acquérir des richesses ou l'économie; 20 On s'est livré dans les
Écoles philosophiques à une étude approfondie de l'amitié, étude à la fois psychologique et morale.
Rapportons ce que les Anciens ont dit sur l'art de contracter amitié, en faisant abstraction de leurs théories philosophiques sur la nature de l'amitié, sur son origine et sa fin.
Socrate a cru que, pour gagner des amis, la bonne volonté ne suffit pas, qu'il faut user d'adresse, d'ingéniosité et d'art. Lorsqu'il se donne pour un « maître en amour i », il veut dire qu'il n'est pas capable seulement de disserter sur l'amour en philosophe, mais qu'il s'entend encore à le pratiquer pour son compte et pour le compte des autres. II aimait à rappeler qu'il avait été à l'école d'Aspasie, laquelle exerçait à Athènes la profession de marieuse 2. Il s'intitulait lui-même « entremetteur3 »; en d'autres termes, il exerçait le métier original de faiseur d'amis. Il professait cette théorie plus originale encore que la « négociation des amitiés » est un art. Cet art, il arrive qu'on le pratique d'instinct : ainsi, c'est sans y penser que Théodotè déploie ses charmes, qui attirent et retiennent auprès d'elle les amants. La douceur de ses regards, l'agrément de sa parole, l'ardeur de ses baisers, sont des moyens de séduction qui lui sont naturels. « Je fais tout cela, dit-elle, sans y entendre malice ''. » Socrate raille cette coquetterie naïve ; il en sait une autre plus raffinée, plus savante. Il y a deux façons de se faire aimer : l'une, empirique, faite d'expédients et qui réussit par hasard; l'autre, méthodique et sûre. Théodotè ne connaît que la première, Socrate lui enseigne la seconde, trouvant plaisant d'apprendre à une courtisane son métier.
1. Xénophon, Mèm., II, vi, 28 àpwxtxôç. — Platon, Banq., 198 D, ôetvo; là ÈpcoTtxà.