Mém., II, vi, 10. — III, xi
l'amitié dans les institutions et les mœurs 53
comme les ennemis. La violence produit la haine et non point l'amitié. Les navigateurs fuyaient Scylla, parce qu'elle portait la main sur eux, et ils faisaient voile vers les Sirènes qui de loin les attiraient par la douceur de leurs chants (. « Ce n'est point par la violence qu'on prend et qu'on retient un ami, c'est parles bienfaits et par le plaisir qu'on capture et qu'on garde une si belle proie. » L'art de se faire aimer a une grande portée : il compte parmi ses applications la politique. On gouverne en effet par la persuasion ; le pouvoir est tenu de se faire agréer. Or il y a, pour le politique, deux façons de devenir populaire : l'éloquence et les services qu'il rend à l'Etat. Périclès a conquis Athènes par le charme de sa parole, Thémistocle par ses bienfaits 2. Qu'il s'agisse d'établir la concorde entre les Etats ou de faire naître des amitiés privées, on usera toujours du même art.
Etudions d'abord l'éloquence comme moyen de séduction. Les discours par lesquels on gagne les cœurs, ce sont les éloges. Les Sirènes s'adressent ainsi à Ulysse' : « 0 Ulysse, toi qui mérites de grandes louanges et qui es la gloire des Grecs ! » Mais il importe beaucoup qu'on tienne à chacun le langage qui est de mise, et convient à sa nature. » A des hommes qui n'eussent pas été épris de vertu, les Sirènes eussent parlé autrement qu'à Ulysse. La flatterie est maladroite : on s'offense des éloges qu'on sait n'avoir point mérités. L'art de se faire aimer répugne d'ailleurs à l'emploi des moyens malhonnêtes. Aspasie disait que les bonnes marieuses sont celles qui ne mentent point. Ceux qui s'épousent sur la foi de promesses trompeuses en viennent bientôt à se haïr l'un l'autre et à haïr celle qui les a mariés. Socrate est dans les mêmes principes : il promet à Critobule de l'aider à gagner des amis