Platon, Banq., 215 E, trad. Cousin
au-dessous de l'action. On gagne les cœurs par les bienfaits plus que par les éloges. L'art de se faire aimer, c'est l'art de se rendre utile, nécessaire. Ami se dit en grec £7utt,oeioç, en latin necessarius. « Être aimé, a dit Hugo, c'est se savoir indispensable à qui vous est nécessaire. » Le mérite de celui qu'il s'agit de faire agréer pour ami l'ait plus que l'éloquence de l'entremetteur. Il faut que ce mérite soil réel ; le rôle de l'entremetteur est de le proclamer, de le mettre en relief, non de le surfaire. En réalité, ce sont nos bonnes actions, et elles seules, qui nous sont comptées ; l'éloquence de l'entremetteur ne sert qu'à les faire valoir.
Si tu m'autorises à dire de toi, dit Socrate àCritobule, que tu prends soin de tes amis, que tu n'aimes personne autant qu'un bon ami, que tu es fier des belles actions de tes amis autant que des tiennes propres, que tu te réjouis de leurbonheur autant que de ton bonheur propre, et que tu ne négliges rien pour qu'ils soient heureux; si j'ajoute que tu fais consister le mérite d'un homme à vaincre ses amis en générosité et h se venger de ses ennemis, je crois que je te viendrai utilement en aide dans la chasse aux amis i.
Les bienfaits sont donc la plus noble façon d'acquérir des amis. La popularité de Thémistocle est de meilleure qualité que celle de Périclès, parce qu'elle se fonde sur des services rendus, non sur des succès oratoires. Socrate ne serait pas un maître en amour s'il ne possédait que ces qualités brillantes, l'éloquence et le charme ; il a un mérite plus solide : il pratique une bienfaisance active et dévouée. On a vu plus haut qu'il est le bienfaiteur de ses disciples et que les services qu'il ne peut personnellement leur rendre, il les leur fait rendre par d'autres. L'art de l'entremetteur consiste donc à se rendre utile aux hommes ou à leur fournir l'occasion d'être utiles les uns aux autres.
Socrate a réalisé pleinement le type de l'entremetteur.