Mém., II, vi
Il ne s'est pas borné à analyser l'amitié, à en déterminer les conditions, le rôle; il s'est appliqué encore à la faire naître. Comme il est de tempérament intellectuel et qu'il voit dans la science le principe de l'action, il pose les règles de la {jLacTpoTrei'a, en même temps qu'il en offre l'exemple et le modèle. Il croit qu'il y a, comme dit Pascal, un art d'agréer, et « des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer, et que qui les saurait parfaitement connaître et pratiquer », réussirait « aussi sûrement à se faire aimer de toutes sortes de personnes qu'à démontrer les éléments de la géométrie à ceux qui ont assez d'imagination pour en comprendre les hypothèses ». Pascal pose que ces règles existent; mais il ajoute : « j'estime, et c'est peutêtre ma faiblesse qui me le fait croire, qu'il est impossible d'y arriver ». Socrate n'a point ces réserves et ces doutes. Au contraire, s'il fait en général profession d'ignorance, il se déclare entendu aux choses de l'amour. « Je ne sais qu'une chose, dit-il, l'amour ». « A l'égard de tout le reste je suis ignorant et bon à rien ». Il se départ sur ce point de sa modestie habituelle. Lui qui repousse le titre de maître, BioaaxxXoç, il déclare qu'il a fait de l'amour son étude propre et y est passé maître. « Je ne sais à vrai dire qu'une petite science, l'amour; mais, dans cette science, j'ose me vanter d'être plus profond qne tous ceux qui m'ont précédé et que ceux de notre siècle i. »
A vrai dire, on peut donner deux sens à cette déclaration. Ou Socrate se vante d'avoir approfondi la nature de l'amour, ou il se montre simplement fier de son habileté à gagner des amis. En d'autres termes, ou il se donne comme le disciple de Diotime, qui avait pénétré le sens philosophique de l'amour, ou il se donne comme le disciple d'Aspasie, qui s'employait à négocier des mariages. En fait,
1. Xknophon, Mém.y II, vi, 28. — Platon, Banq., 198 D, 177 D. Lijsis, 204 G. — Banq., 212 B. — Théagès, trad. Cousin, p. 250.
Socrate est. à la fois un philosophe qui disserte sur l'amitié et l'amour, et un entremetteur ou faiseur d'amis. Ce qui constitue son originalité, c'est qu'il ne sépare pas la théorie de l'action, c'est qu'il se donne la tâche de recruter des amis, tout en philosophant sur l'amitié, et c'est aussi qu'en remplissant les fonctions de l'entremetteur ([Ax<jTpo7ro';), il fait la théorie de la \j.xixzoT.i;.x, comme un orateur qui disserterait sur son art et écrirait un traité de rhétorique.
Après lui, les philosophes analyseront l'amitié ; ils n'auront pas au môme degré le souci de la répandre. S'il s'en rencontre pourtant qui veuillent, comme Epicure, fonder une hétairie, ils croiront assez faire, pour propager l'amitié, en vantant ses bienfaits; ils ne sortiront pas des considérations générales et des vues théoriques. Eniinonen viendra à croire que les amitiés s'établissent d'elles-mêmes et que les inspirations du cœur suppléent à l'insuffisance des règles. Le Stoïcien, quand il fait choix d'un ami, n'est pas en peine pour se l'attacher : pour se faire aimer, il il aime; c'est là tout son secret. « Je t'enseignerai, dit le philosophe Ilécaton, un philtre sans drogue, sans herbe, sans chant magique de sorcière : Si tu veux être aimé, aime. Si vis amari, aura l ».
Il y a dans l'histoire de l'amitié grecque un moment unique : c'est celui où parait Socrate. Socrate est la physionomie la plus aimante de l'antiquité. C'est un singulier chef d'Ecole; il ne se donne pas pour un maître, mais pour « un maître en amour ». On s'attache à sa personne plus qu'à ses écrits. Lui-même paraît croire, non seulement que l'enseignement ne peut être qu'un entretien libre, familier, intime, et ainsi doit revêtir la forme de l'amitié; mais encore, qu'il doit avoir l'amitié pour récompense et pour fin. Il est faiseur d'amis : c'est chez lui un goût, une passion et un art raisonné. 11 enseigne cet art, en même temps