Phil. des Grecs, trad. franc., t. III, p. 154. t
Il y adonc comme une rivalité entre ces deux sentiments: où l'un s'épanouit, l'autre meurt; c'est que toute passion est exclusive ou jalouse, et l'amitié, aussi bien que l'amour,, peut devenir une passion. En fait, la tendresse pour les amis s'accompagne souvent de l'indifférence pour les proches. Montaigne, par exemple, qui est le meilleur des amis, est aussi détaché que possible des liens domestiques. » On se marie, dit-il, sans s'épouser. Il eut des enfants, il ne sait pas au juste combien; il en perdit deux ou trois, sinon sans regret, du moins sans fascherie » (P. Albert). De même La Fontaine unit à un goût très vif de l'amitié une singulière aversion pour la famille. Dans l'antiquité, les Épicuriens, qui prêchent l'amitié, ont horreur de l'amour \ D'une manière générale, si l'on ne peut, poser en principe l'incompatibilité de l'amitié et des afï'ecl ions domestiques, on constate cependant leur antagonisme de fait. Dès lors, ce qui sera retiré aux unes se trouvera acquis à l'autre. Tout ce qui, dans la société antique, nuit au développement de l'amour entre l'homme et la femme, favorisera indirectement l'éclosion de l'amitié entre hommes.
Tout d'abord, les Anciens ne donnent point place à l'amour dans la vie conjugale. Le mari et la femme mènent une existence à part : l'un s'établit à demeure sur l'agora ou dans les gymnases, l'autre est recluse au fond du gynécée 2. Ils n'ont pas de vie commune ; ils n'ont donc pas non plus de mutuelle affection. On voit, par l'exemple de Socrate, jusqu'où peut aller le divorce moral qui règne dans le monde antique entre les époux. Par la libéralité des jugements qu'il porte sur la femme, le philosophe devance les idées de son temps; par sa vie et ses mœurs conjugales, il est « profondément Grec et Athénien », et, comme dit Zeller, « le sang de la nation coule dans ses veines ». II