I. — Socrate
Socrate a bien senti toutes les difficultés que soulève le problème psychologique de l'amitié. Il aurait même,
d'après le Lysis, désespéré de les résoudre. A la fin de ce dialogue, il dit en effet à Lysis et à Ménéxène : « Nous allons prêter à rire de nous, car nous avons la prétention d'être amis, et nous sommes incapables de découvrir ce que c'est que l'ami. » Dans les Mémorables, il remarque aussi qu'on ne voit pas enlrc quels hommes pourront s'établir des relations d'amitié. Car les méchants se nuisent et se haïssent enlre eux et ne peuvent pas davantage être les amis des bons. Quant aux bons, on voit qu'ils peuvent être amis, mais non pas qu'ils le soient nécessairement et toujours. Sans doute, ils réunissent toutes les qualités, sans lesquelles il n'y a point d'amitié : ils sont serviables, empressés à faire le bien; ils sont aussi aisés à contenter, reconnaissants à bon compte; « les méchants exigent qu'on leur rende bien plus de services que les bons». Mais ces qualités, que l'amitié suppose, ne font pas l'amitié. Les bons sont capables de devenir amis; ils ne sont pas amis, par cela seul qu'ils sont bons ' . En fait, « souvent ceux qui font le bien et s'abstiennent du mal, au lieu d'être amis, entrent en lutte les uns contre les autres, et se traitent plus mal entre eux que ne font les méchants2. » Ainsi donc, « par leur nature même, les hommes ont en eux les principes d'amitié, mais ils ont aussi en eux les germes de la discorde ». Il leur est naturel de s'aimer, parce qu'ils ont « besoin les uns des autres, parce qu'ils sont sensibles à la pitié, parce que, s'entr'aidanf, ils se rendent service et, comprenant cela, ils ont de la reconnaissance les uns pour les autres 3. » Mais il leur est naturel aussi de se haïr, soit qu'ils tiennent ou ne tiennent pas
1. €f. Platon, Lysis, 215, A. « Le bon, en tant que tel, se suffit à hii-mème, et n'a pas besoin d'amis. » — Socrate aurait soutenu, *e!o,i Xénophon, que les bons peuvent ne pas être amis, et selon Platon, qu'ils ne peuvent pas être amis.