‹ L'amitié antiqueChapitre 69 sur 194 · II. — Platon · texte numérisé non relu

II. — Platon

Socrate, se proposant avant tout d'inspirer l'amitié, est amené à la concevoir comme dérivant de l'éducation plus

que de la nature; dans ses théories psychologiques, on retrouve le parti pris ou les illusions du courtier en amitié. Platon se place à un point de vue plus désintéressé et plus philosophique : il suppose que l'amitié est née et s'efforce de la comprendre, d'en pénétrer la nature. En même temps qu'elle est plus objective, sa conception est plus pénétrante, plus profonde, plus mêlée aussi d'éléments métaphysiques. Mais ce n'est pas tant l'amitié qu'il analyse que la faculté générale d'aimer. Le problème psychologique de l'amitié, étroitement posé par Socrate, est élargi par son disciple jusqu'à l'excès.

Platon signale l'équivoque des mots ami, amitié. Les adjectifs et les noms ont, comme les verbes, un double sens : actif el passif. i4miveut dire : celui tjui aime, et celui (lui est aimé. Amour se dit de même du sujetet de l'objet, ex. : une chose dujne d'amour — an cœur plein d'amour. <Juand un mut a ainsi deux sens, il est clair qu'il faut choisir entre eux, à moins qu'on ne donne à ce mot les deux sens à la fois. Cependant Platon, dans le Lysis, paraît repousser ces deux alternatives. i° Dirons-nous que « sans amour réciproque, il n'y a point d'amis », que les amis sont « ceux qui aiment et ceux qui sont aimés tout ensemble » ? A ce compte, on ne pourra donc aimer les chevaux, les cailles, les chiens, le vin, la gymnastique, la philosophie, puisqu'aucune de ces choses ne nous rend noire affection. ï>° Posons-nous au contraire que l'ami, c'est celui (}ui est aimé, que lui-même aime ou n'aime pas, voire même qu'il haïsse celui qui l'aime, et que l'ennemi, c'est celai qui est haï, sans que lui-même haïsse qui le hait, et alors môme qu'il l'aime. Alors l'ami, ce sera, par exemple,' l'enfant, qui ne répond pas encore à l'amour de son père et de sa mère, et qui les prend en haine quand ils le châtient ; et l'ennemi, ce sera celui qui éprouve de bons sentiments, dont on lui sait mauvais gré, à savoir ici le père ou la mère. « Ainsi, à ce compte, bien des gens seront aimés

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de leurs ennemis et haïs de leurs amis, cl seront les amis de leurs ennemis et les ennemis de leurs amis, si l'ami, c'est celui qui est aimé, et non celui qui aime. » 3° Posonsnous au contraire que l'ami, c'est celai qui aime, sans qu'il soit aimé, et fût-il même haï, et que l'ennemi, c'est celui qui hait, sans qu'on le haïsse lui-môme et alors même qu'on l'aime? Nous retombons dans la même absurdité que tout à l'heure, c'est-à-dire que « bien des gens seront alors amis de ceux qui ne sont pas leurs amis et souvent de leurs ennemis, quand ils aimeront quiconque ne les aime pas ou quiconque les hait ' ».

Rejetterons-nous enfin comme absurde chacune des définitions proposées? Mais dire que l'ami ne peut être ni celui qui aime, ni celui qui est aimé, ni celui qui aime et qui est aimé tout ensemble, c'est dire qu'il ne peut pas être du tout, ce qui est une absurdité nouvelle et encore plus forte. Il en serait donc de l'amitié, pour Platon, comme du mouvement pour les Éléates : on ne peut nier qu'elle existe et on ne voit pas comment elle est possible. Toutefois l'opinion, soutenue dans le Lysis, est provisoire; c'est un paradoxe, ce n'est pas un sophisme. De plus, les absurdités qui découlent des définitions de l'amitié résident dans les mots plus que dans les choses : ainsi, par exemple, il est contraire à l'usage, non à la logique, de dire qu'on n'est point l'ami des êtres qui ne peuvent nous aimer. Peut-êlre, pour parler philosophiquement de l'amitié, faut-il renoncer à la langue vulgaire, qui est vague, flottante et équivoque. Tel est l'avis d'Aristote, qui créera la langue philosophique de l'amitié et aura des noms distincts pour désigner l'affection réciproque et l'affection non payée de retour.

Les discussions subtiles du Lysis paraissent rouler sur des mots; en réalité, elles portent sur les points essentiels

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