‹ L'amitié antiqueChapitre 75 sur 194 · Banq., 200 A ; 203 E. — Lysis, 218 A · texte numérisé non relu

Banq., 200 A ; 203 E. — Lysis, 218 A

dieux, posséder le bien et le beau que de les désirer; et de notre grandeur, car mieux vaut avoir le désir des biens qui nous manquent que de ne sentir point, comme la brute, la privation de ces biens. Telle est l'idée morale que développe le mythe célèbre sur l'origine de l'amour. L'Amour ou Éros est fils de Poros (l'Abondance) et de Pénia (la Pauvreté). 11 tient de son père et de sa mère : il esta la fois riche et pauvre; il ne possède aucun bien; mais il peut les acquérir tous; il a l'audace, le courage, l'artifice, la ruse; c'est « un enchanteur, un magicien, un sophiste ». Sortons de l'allégorie. L'amour, en tant que désir, trahit notre impuissance et notre faiblesse; mais, que l'on considère les œuvres qu'il réalise et la tin où il tend, il nous donne les biens qui nous manquent, il nous élève au-dessus de nous-mêmes; il travaille à notre relèvement et à notre grandeur morale, il est l'agent de notre destinée. Il n'est qu'une faiblesse humaine, mais il a des aspirations divines. Car, si le désir en soi est une imperfection, le désir du bien, du beau et de la sagesse ne laisse pas d'être une perfection relative, la perfection absolue étant, en pareil cas, non le désir, mais la possession de ces choses. Ainsi l'origine de l'amour est aussi humble que Vàjin en est glorieuse : il part, du besoin et tend au bonheur. Il est remarquable, en effet, que l'amour, dans son principe, est toujours impersonnel, et la difficulté est de comprendre comment du culte abstrait du bien peut sortir l'attachement d'une personne pour une autre. On a déjà dit qu'on n'aime pas le bien, sans vouloir le posséder; on peut ajouter qu'on ne l'aime pas, sans vouloir le communiquer à autrui. L'amour du bien est donc la source commune de l'amour-propre et de la sympathie. En outre, les autres nous aident à conquérir le bien ou à le développer en nous, et cela encore redouble notre amour pour eux. Nous les aimons à la fois pour le bien dont nous leur sommes redevables et pour celui qu'ils nous doivent. Se-

Ion le mythe du Phèdre, les âmes, clans une vie antérieure, étaient mêlées au chœur des bienheureux : les Ames guerrières suivaient le char de Mars; les âmes qui recherchent la sagesse et le commandement suivaient le char de Jupiter; les âmes royales, le char de Junon.

« Aujourd'hui chacun honore le dieu dont il suivait le cortège et l'imite dans sa vie autant qu'il est en lui... Il se choisit un autour selon son caractère; il en l'ait sou dieu, lui élève une statue dans son cœur et se plaît à la parer, comme pour l'adorer et célébrer ses mystères. Les serviteurs de Jupiter cherchent une âme de Jupiter dans celui qu'ils aiment; ils examinent donc s'il a le goût de la sagesse et du commandement et, quand ils l'ont trouvé tel qu'ils le désirent et qu'ils lui ont voué leur amour, ils font tout pour développer en lui ces nobles penchants. » Ils s'appliquent eux-mêmes, les yeux toujours fixés sur leur divin modèle, à en reproduire les traits « et, quand ils l'ont ressaisi par le souvenir, l'enthousiasme les transporte ; ils lui empruntent ses mœurs et ses habitudes, autant du moins qu'il est possible à l'homme de participer à la nature divine. Gomme ils attribuent cet heureux changement à l'influence de leur bien-aimé, ils l'en aiment encore davantage; et, si Jupiter est la source divine où ils puisent leur inspiration, pareils à des bacchantes, ils la répandent sur l'objet de leur amour et, autant qu'ils le peuvent, le rendent semblable à leur dieu. Ceux qui ont voyagé à la suite de Junon recherchent une âme royale et, dès qu'ils l'ont trouvée, ils agissent envers elle de la même manière. Enfin tous ceux qui ont suivi Apollon ou les autres dieux, réglant toutes leurs démarches sur la divinité qu'ils ont choisie, cherchent un jeune homme du même naturel et, quand ils le possèdent, en imitant euxmêmes leur divin modèle, ils s'efforcent de persuader à leur bien-aimé d'en faire autant; ils le façonnent aux mœurs de leur dieu et l'amènent à reproduire ce type de perfection autant qu'il est en eux. Bien loin de concevoir contre lui des sentiments d'envie ou de basse malveillance, tous leurs désirs et tous leurs efforts ne tendent qu'à le rendre semblable à eux-mêmes et au dieu qu'ils honorent. Tel est le zèle dont sont animés les véritables amants l. »

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