‹ L'amitié antiqueChapitre 76 sur 194 · Phèdre, 252 C, D, E ; 253 A, B, G · texte numérisé non relu

Phèdre, 252 C, D, E ; 253 A, B, G

Dugas. Amitié. 6

Ainsi donc l'amitié ne se suffit pas à elle-même. Être amis, c'est pratiquer le même culte, adorer le même dieu; en d'autres termes, poursuivre le même idéal, la même forme du bien. A vrai dire, les amis ne se choisissent pas; ils se rencontrent, parcourant la même voie. Ils ne vont pas directement les uns aux autres, ils vont ensemble à un but commun. Ils s'aiment à la façon des coreligionnaires et au même degré. Ils ne mettent pas dans l'amitié toutes leurs complaisances, ils en goûtent les joies, mais ils ne se laissent pas détourner par elle d'une fin plus haute; ils s'en font un auxiliaire, un appui; elle est pour eux un moyen de perfectionnement moral ou un acheminement au bien.

Il suit de là que Platon n'étudie pas l'amitié dans ce qu'elle a de distinctif et d'original, et ne la conçoit pas comme une affection à part. Le problème qu'il se pose, dans le Lysis, au sujet de l'amitié, est le même qu'il se pose, dans le Banquet et le Phèdre, au sujet de l'amour; il a un énoncé général : Qu'est-ce que le bien, objet commun de l'amitié et de l'amour? Les mots amitié et amour, pris absolument, n'ont pas de sens : il faut dire de quoi il y a amitié, de quoi il y a amour; en effet, comme on l'a vu, l'aftiitié et l'amour se ramènent au désir, et le désir ne se conçoit pas en dehors d'un objet. Deux personnes sont amies, lorsqu'elles s'unissent dans la recherche du bien. La nuance particulière de leur sentiment dépend de la nature du bien commun qu'elles poursuivent. Il y a autant d'espèces d'amitié que de biens différents. Platon distingue trois sortes de biens : les plaisirs, les vertus et le bien absolu. Suivant qu'il s'adresse à l'un ou l'autre de ces biens, l'amour esfdit concupiscible, irascible ou intelligible. Ces trois amours se distinguent d'ailleurs aussi par leurs caractères psychologiques.

L'amitié est-elle l'un d'eux? On serait tenté de le croire. La peinture que trace Platon de l'amour irascible répond

à peu près dans l'ensemble à l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de l'amitié. Mais la vérité est que, pour Platon, et, en général, pour les Grecs, l'amitié est aussi étendue et aussi multiforme que l'amour. Ils se représentaient aussi bien une amitié erotique qu'une amitié intellectuelle : ce qu'ils ne concevaient pas, c'était l'amitié sassépithète. A priori, rien n'empêche donc d'admettre unetriple amitié, concupiscible, irascible et intelligible. Ou sait d'ailleurs que Platon insiste, plus qu'aucun autre philosophe, sur la parenté des affections. Suivant lui, il n'y a pas, à vrai dire, différents biens, mais différentes formes ou degrés du Bien. Par suite, il n'y a pas non phi^ d'amours différentes, mais un seul et même amour qui parcourt tous les degrés de l'ascension dialectique. Comme tous les biens découlent du Bien en soi, tous lesamours se rattachent à l'amour intelligible. Dès lorsr l'amitié n'est pas un amour particulier et inférieur. Lesmots amitié et amour sont presque synonymes dans I* langue grecque et, comme il y a une dialectique de l'amour, il y a une dialectique de l'amitié.

Dialectique de l'amour.

L'amitié est un désir. Or Platon distingue trois sortes dedésirs1 : l'appétit irascible, l'appétit concupiscible et les élans de l'intelligence. Tout désir a pour objet le beau ou le bien : l'amour concupiscible se rapporte à la beauté physique, l'amour irascible, à la beauté morale, l'amour dialectique ou intelligible, à la beauté absolue.

a) L'amour concupiscible.

L'amour concupiscible tend au plaisir et il a tous les? caractères de la passion emportée ou furieuse. Il s'appelle

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