Phèdre, 2i9 E, 251 A, 251 C
ses transports, son ardeur enthousiaste dénotent l'amour. Au reste, il ne faut pas trop opposer les mots amour, amitié. Il faut distinguer aussi les théories socratique et platonicienne : dans l'une, l'amitié paraît n'être que le triomphe de la raison; dans l'autre, elle est aussi un élan du cœur. Pour Platon, la raison n'exclut pas la passion ni la sagesse, la folie. L'amour irascible n'est d'ailleurs qu'une des formes de l'amour, celle qui répond le mieux à l'amitié, non pas pourtant à l'amitié tout entière, mais à une amitié spéciale, la plus élevée de toutes : l'amitié philosophique.
c) L'amour intelligible.
Au plus haut degré de l'amour est l'amour intelligible, qui a pour objet la beauté absolue. Celui qui a pénétré les mystères de l'amour et est arrivé au dernier degré de l'initiation verra tout à coup apparaître à ses regards une beauté merveilleuse : « beauté éternelle, non engendrée et non périssable, exemple de décadence comme d'accroissement, qui n'est point belle dans telle partie et laide dans telle autre, belle seulement en tel temps, en tel lieu, sous tel rapport, belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là; beauté qui n'a point de forme sensible, un visage, des mains, ni rien de corporel; qui n'est pas non plus telle pensée ni telle science particulière ; qui ne réside dans aucun être différent d'avec luimême, comme un animal, ou la terre, ou le ciel, ou toute autre chose; qui est absolument identique ou invariable par elle-même; de laquelle toutes les autres beautés participent, de manière cependant que leur naissance ou leur destruction ne lui apporte ni diminution ni accroissement ni le moindre changement ».
L'amour qui s'empare de lame à la vue de la Beauté en soi est absolu comme son objet. C'est la plénitude du cœur, le ravissement ou l'extase. Un tel sentiment n'a plus rien à voir avec l'amitié. L'union avec la beauté intelligible suppose le détachement à l'égard des êtres sensibles. Celui-là
ijO L AMITIE ANTIQUE
ferme son cœur à toutes les affections purement humaines qui s'est élevé jusqu'à l'amour divin. Diotime le donne clairement à entendre lorsqu'elle dit : « 0 mon cher Socrate, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle. Auprès d'un tel spectacle, que seraient l'or et la parure, les beaux enfants et les beaux jounes gens, dont la vue aujourd'hui te trouble, et dont la contemplation et le commerce ont tant de charme pour toi el pour beaucoup d'autres que vous consentiriez à perdre, s'il se pouvait, le manger et le boire pour ne faire que les voir et être avec eux? Je le demande, quelle ne serait pas la destinée d'un mortel, à qui il serait donné de contempler le beau sans mélange, dans sa pureté et sa simplicité, non plus revêtu de chair et de couleurs humaines et de tous ces vains agréments condamnés à périr, à qui il serait, donné de voir face à face, dans sa forme unique, la beauté divine ! Penses-tu qu'il eût à se plaindre de son partage, celui qui, dirigeant ses regards sur un tel objet, s'attacherait à sa contemplation et à son commerce l ? »
On voit dès lors quelle place revient à l'amitié dans la dialectique de l'amour. Elle prépare les voies à l'amour absolu. Elle unit les âmes dans la recherche du beau; mais, au terme de cette recherche, lésâmes se détachent les unes des autres et on ne voit pas qu'elles goûtent en commun la joie de contempler la beauté en soi. L'amitié travaille donc contre elle-même; elle hâte l'avènement de l'amour absolu et cet amour l'exclut. Si elle est incompatible avec l'amour concupiscible, empreint d'égoïsme, elle ne l'est pas moins avec l'amour intelligible, qui est impersonnel.
d) Dk la place de l'amitié dans la dialectique de l'amour.
Si l'amitié n'a ainsi qu'une valeur relative, il faut rechercher, non quelle est sa nature, mais quel est son rôle. Il