Banq., 211 A, B ; 212 A, D
faut déterminer sa place dans la dialectique des sentiments.
On a distingué trois amours ; mais ces amours se rejoignent et sortent les unes des autres. L'amour irascible et l'amour concupiscible relèvent de la passion, dont ils représentent, l'un, le côté généreux, l'autre, le côté furieux et emporté. La passion est aveugle; elle n'est qu'un instinct; mais, pour le philosophe qui l'analyse, cet instinct se résout en raison. L'amour, alors qu'il s'égare à la poursuite de la beauté corporelle, pressent déjà la beauté divine que cette beauté reflète; l'amour inférieur, irascible ou concupiscible, est donc une aspiration à l'amour intelligible.
A vrai dire, il n'y a pas trois amours, mais un seul, qui prend des noms divers, suivant les degrés que franchit son élan. L'amour intelligible s'appuie sur les amours inférieures, les enveloppe, les résume, en même temps qu'il les dépasse, en est la synthèse et l'épanouissement. Il se dégage des amours irascible et concupiscible et renferme en lui ces amours épurés; la passion est l'ébauche que la raison achève, la folie est la matière dont la sagesse est faite.
Mais comment la passion se transforme-t-elle en raison? C'est ce qu'on ne saurait comprendre, si on ne dépassait les faits, si on ne leur donnait un sens métaphysique, si on ne leur assignait une raison d'être, une fin. Ainsi l'amour concupiscible est une passion aveugle et grossière, qui ne tend qu'au plaisir; mais, pour la raison, il est le désir de la génération, excité par la vue de la beauté. Ramener ainsi l'amour terrestre à sa fin véritable, la génération, c'est du même coup le soumettre à une règle morale, l'épurer, l'assainir.
Mais l'amour, qui se rapporte à l'union sexuelle, rejoint l'amour intelligible, qui a la beauté éternelle pour objet. Il est de même nature; il est un désir d'immortalité. En
effet les corps vivants, mortels par essence, aspirent pourtant à se rendre immortels; mais, pour ces corps, la seule façon de s'immortaliser, c'est de donner la vie; l'amour ou le désir d'engendrer équivaut donc au désir de l'immortalité. Par là, l'amour concupiscible se rapproche de l'amour intelligible; il aspire comme lui à l'éternité, quoiqu'il ne réalise que l'éternité relative de l'espèce vivante {.
La beauté étant une circonstance favorable à la génération, on pourra définir l'amour concupiscible l'amour de la beauté corporelle. « Notre amour ne peut engendrer dans la laideur, mais dans la beauté...; la Beauté est comme la déesse de la conception et comme celle de l'enfantement. )> Toutefois, c'est définir l'amour par Y accident que l'appeler le désir de la beauté corporelle; c'est le définir par Ycssence que l'appeler le désir de l'éternité2.
Alors même qu'on le définit l'amour de la beauté physique, l'amour concupiscible ne laisse pas d'apparaître comme lié à l'amour intelligible, car l'amour d'un beau corps conduit à l'amour de la beauté, qui réside dans tous les corps, et de là à l'amour de la beauté essentielle ou absolue, objet de l'amour intelligible3.
L'amour irascible, qui s'attache aux âmes, non aux corps, a aussi pour fin la génération. Mais, quand on parle des âmes, le mot génération ne peut avoir qu'un sens, celui d'éducation. Engendrer les âmes, c'est les instruire et leur faire produire les vertus. La pédagogie de Platon paraît différente de celle de Socrale. Loin d'être toute l'éducation, la maïeutique n'en serait qu'une partie et peut-être la moindre. L'enseignement est en fait l'œuvre commune du maître et du disciple. Si l'on a seulement en vue, comme Socrate, la part active que le disciple y prend, on réduira le maître au rôle d'accoucheur. Mais, avant d'ac-